Triste dimanche (sur Ravel)

En 1939, paraît aux éditions du Tambourinaire, 186 rue du faubourg Saint-Honoré à Paris, sous le patronage de la Compagnie Française Thomson-Houston et de la Société des Etablissements Ducretet, un ouvrage intitulé Maurice Ravel par quelques-uns de ses familiers, en hommage au compositeur décédé le 28 décembre 1937. Le livre, quatrième de la Collection Musicale de cet éditeur, a été réalisé sous la direction de Roger Wild, peintre, illustrateur, hispanophile, amateur de corridas et probablement de musique. Y sont rassemblés des textes de Colette, Maurice Delage, Léon-Paul Fargue, Hélène Jourdan-Morhange, Tristan Klingsor, Roland Manuel, Dominique Sordet, Emile Vuillermoz et Jacques de Zogheb. 

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Léon-Paul Fargue y décrit le « cercle de tendresse » qui entourait le compositeur. « Il était de nos randonnées parisiennes, de nos cafés, de nos emportements, de nos manies ». Dans un « coudoiement passionné », « les idées heurtaient les sensations ». Un coudoiement, des idées, des sensations, comme ils y allaient à l’époque ! Le groupe passait ses soirées à heurter les sensations dans les coudoiements du Bœuf sur le toit, célèbre cabaret parisien. Pour Fargue, l’œuvre de Ravel porte la marque d’une « certaine perfection ». Il avait, dit le poète, « la passion d’offrir au public des œuvres finies » comme « on peut dire d’une chose, d’un poème, d’un roman, d’une toile, d’un jardin, d’un amour ou d’une cérémonie que ces événements ou ces drames sont finis ». Le goût des œuvres « polies jusqu’au degré suprême ». Quand il aime, Fargue perd le sens de l’économie : une chose, un poème, un roman, une toile, un jardin, un amour. Des drames. Le tout poli, ouvragé, usiné, serti. Jusqu’à cette perfection qu’à défaut d’atteindre on représente. Ce que j’aime chez Fargue, c’est le phylum : chose, poème, roman, toile. Il aurait rajouté pièce (stücke), fantaisie, sonate, concerto, symphonie et tout y était. Tout en un. De la chose à sa composition.  

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Colette, Madame Colette, qui avait donné à Ravel, sur l’insistance de Jacques Rouché, le livret de L’enfant et les sortilèges a patienté cinq ans avant de voir l’œuvre achevée. Cinq ans, cela paraît une éternité. Pas pour Ravel qui sait ce que l’on peut faire du temps quand on le prend. Colette, qui témoigne de « cheveux blancs et cheveux noirs mêlés », lui prête des « mains délicates de rongeur » – c’est étrange tout de même, des mains de rongeur, pour un pianiste – n’a d’yeux que pour « son regard d’écureuil », Colette qui se souvient de « Ravel farouchement enfermé au sein de son travail, évasif, silencieux » se demande si elle a vraiment connu son « collaborateur illustre ». Qui peut dire qu’il a réellement connu Ravel ? Il existe un mystère Ravel. Comment savoir ? 

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Il y a aussi un mystère Rouché. Natif de Lunel, dans l’Hérault, Jacques Rouché brilla à Polytechnique, fut nommé commissaire de l’exposition universelle de 1889. Décoré de la Légion d’honneur à 27 ans, il se passionne pour le théâtre et l’opéra. Son mariage avec l’héritière des parfums Piver fait de lui un parfumeur. De La grande revue, publication juridique dont il devient propriétaire en 1907, il fait une revue culturelle au sommaire de laquelle se pressent André Gide, Gabriele d’Annunzio, Georges Bernard Shaw, Jean Giraudoux, Jules Renard, Alain-Fournier, André Suarès… Un certain Léon Blum y partage la rubrique théâtre avec Jacques Copeau. Gaston Doumergue signe les articles politiques. En novembre 1913, lors de sa nomination à la direction de l’Opéra de Paris, le landernau grince des dents. Le landernau devra supporter pendant trente ans cet énergumène qui a dépensé une fortune – 22 millions de franc or – pour maintenir le navire à flot et, au sortir de la grande boucherie, ouvert les portes de Garnier à la fine fleur de la nouvelle vague musicale : Auric, Debussy, Honegger, Fauré, Milhaud, Poulenc, Enesco, Falla, Prokofiev, Puccini, Richard Strauss, Stravinsky et bien sûr… Maurice Ravel. Merci, monsieur Rouché !

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Un dimanche soir de 1909, Maurice Ravel écrit à Jean Marnold. « Excusez-moi : au milieu du chassé-croisé de gratulations et d’invitations j’avais oublié que demain soir je dois être chez Delage. Il présente à la Nationale le surlendemain un poème symphonique. Nous devons le travailler avec Schmitt et Chadeigne. C’est important, vous comprenez… »

Aucun dictionnaire de la langue française ne connaît le mot « gratulations ». Quand il ne sait, Ravel invente. 

Jean Marnold, de son vrai nom Georges Jean Morland, était un homme de lettres, musicologue et traducteur. Il avait notamment signé avec son frère Jacques Morland la traduction française de L’origine de la tragédie de Nietzsche. C’était un proche de Maurice Ravel. Maurice Delage était compositeur, ami et disciple de Ravel, membre comme lui du groupe des Apaches. La pièce musicale dont il est question ici est un poème symphonique intitulé Conté par la mer qui a été refusé par le comité de la Société nationale de musique fondée en 1871 par Camille Saint-Saëns dans le but de promouvoir des œuvres nouvelles. Félicien Chadeigne était compositeur et chef d’orchestre. Florent Schmitt, compositeur traversé par des traits de génie, a écrit pas moins de cent quinze pièces pour le piano. Mais c’était aussi une ordure qui trouvait qu’il y avait déjà assez de mauvais musiciens dans le Reich pour qu’on s’encombre en plus avec des juifs allemands. Son « Vive Hitler » lancé lors de la représentation parisienne d’une opérette de Kurt Weill, le 26 novembre 1933, et sa participation active au groupe Collaboration lui valurent quelques déboires. A la Libération, sa musique fut interdite pendant un an. Comme on s’arrange. Triste dimanche. 

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Aucun dictionnaire de la langue française ne connaît le mot « gratulations ». Ravel se rit des mots. 

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