Visages de Barthes (1)

« Les épinglages de la matière » 

Tiphaine Samoyault à propos de Mythologies et des dangers de la doxa que Barthes s’emploie à traquer partout où elle menace « l’intelligibilité des signes ». 

« Traquant les évidences comme le chasseur de traces, Barthes ne se contente pas [dans Mythologies] de faire un tableau de la vie des Français dans les années 1950, (…) mais il accomplit pleinement le programme d’une pensée critique. A la naturalité, au sens commun, à l’oubli de l’Histoire, il oppose l’intelligibilité des signes. L’ennemi, c’est la doxa, le discours tout fait, le stéréotype. Concept clé des Mythologies, la doxa renvoie aux opinions et aux préjugés sur lesquels se fonde la communication courante. En adossant le savoir à la reconnaissance de ce qu’on connaît déjà, la doxa empêche précisément de voir la réalité qu’elle découpe sous forme de mythe : « Une de nos servitudes majeures : le divorce accablant de la mythologie et de la connaissance. La science va vite et droit en son chemin ; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs de l’ordre » [écrit Barthes dans Mythologies]. La notion de mythe est ainsi l’autre concept fondamental des Mythologies. Le mythe est un signe. Son signifié est un fragment d’idéologie, son signifiant peut être n’importe quoi : « Chaque objet du monde peut passer d’une existence fermée, muette, à un état oral, ouvert à l’appropriation de la société » [écrit encore Barthes dans Mythologies]. Le mythe opère une conversion du culturel au naturel, de l’histoire en essence. Cette conversion est insupportable à Barthes… »

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Un peu plus loin, Tiphaine Samoyault poursuit : « Contre le « cela va de soi », la seule vraie violence selon le fragment du Roland Barthes par Roland Barthes intitulé « Violence, évidence, nature », il offre un projet théorique qui combine la critique de l’idéologie d’obédience marxiste, la lecture des symboles et des qualités sensibles (…) et la sémiologie saussurienne. Ainsi, peut-être plus que la DS, l’affaire Dominici, le Tour de France (…), ce sont les épinglages de la matière qui comptent : le nappé et le lisse, le poisseux et le collant, tous ces attributs de la doxa que viennent contredire le discontinu et le délié de l’écriture pensive. (…) La puissance de la critique de Barthes vient de ce que, malgré la violence de l’opposition à la doxa, il ne procède pas à une simple condamnation. Il se fait précurseur dans une analyse médiologique de la communication de masse qui prend en charge de nouveaux mécanismes d’adhésion. Il anticipe sur l’entrée dans l’ère de la communication visuelle en montrant la puissance de séduction des images… »

« C’est un mal affreux que l’âme sent »

Extrait de la lettre de Roland Barthes à son ami Philippe Rebeyrol datée du vendredi [saint] d’avril 1939. A cette époque, Roland Barthes combat la tuberculose qui le contraint à de longues périodes d’isolement. Face aux souffrances du monde, il n’en éprouve pas moins, du fond de son confinement, une souffrance morale dont son instinct de conservation semble seul lui fournir une issue. 

 « Avec les histoires de l’Europe actuelle, ce n’est pas seulement qu’on craigne pour sa vie et pour la paix – pour sa paix, mais aussi et surtout les déchirements et les souffrances de la conscience. C’est un mal affreux que l’âme sent en elle, que toutes ces gifles données à la justice. Je ne peux pas t’exprimer combien je suis dégoûté et combien je souffre moralement, je pleure intérieurement sur toutes les souffrances du monde, sur tous les crimes affreux commis par les Etats, à cause d’un orgueil vraiment impie. Nous vivons des temps d’apocalypse et de martyre. Chaque jour notre conscience d’homme est souffletée et on se sent entouré par la lèpre d’un déshonneur permanent, et aussi terriblement menacé par cette mer de crimes, de goujateries, d’actes de cannibalisme, protégés, soutenus par les lois, la presse etc. C’est absolument écœurant et, chaque jour, j’ai plusieurs instants de dur cafard, de honte d’homme que je ne dissipe que par instinct de conservation pour vivre tout de même le reste de la journée. »

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Source : Roland Barthes, par Tiphaine Samoyault, éditions du Seuil Biographies, collection Fiction et Cie, 2015.

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