Une scène galactique

semaine 20

état d’âme / à partir d’un détail converti en noir et blanc de Substrat 8 II de Thomas Ruff, exposition Le Supermarché des Images sous la direction de Peter Szendy, musée du Jeu de Paume, Paris 2020.

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Lundi, une image – retrouvée dans un carnet, je reproduis ici une image, je m’interroge sur sa consistance, de quoi est-elle formée, objets hétéroclites dans un « amusant désordre », instant de réel arrêté

une tasse aussi appelée « mug », remplie d’une tisane au goût verveine, décorée en son pourtour d’une ânesse caressant de son museau le garrot de son ânon. A sa droite, sur le coin de la table ovale, posé négligemment, comme si une main avait agi dans l’urgence, un exemplaire des œuvres complètes de Rimbaud par Jean-Luc Steinmetz aux éditions Garnier-Flammarion et juste derrière, une boîte de mouchoirs en papier « trois plis » de la marque Cien, « idéaux pour un usage quotidien » indique le texte imprimé en dix-neuf langues sur l’emballage. Il existe donc – comment jusqu’ici l’ignorais-je ? – des mouchoirs « idéaux », comme, allant sous le ciel, le paletot idéal d’un jeune poète. La photographie imprimée sur la boîte des mouchoirs de marque Cien (imaginons-là, à une lettre près, allant idéalement elle aussi  sous le ciel) représente, en noir et blanc, une avenue de Manhattan avec, au premier plan et colorisés, trois taxis aux carrosseries d’un jaune étourdissant portant sur leur portière droite (celle du passager avant auquel on attribue généralement la place du mort potentiel) la mention « NYC Taxi », tous trois arrêtés sur une même ligne blanche, attendant le signal du départ (j’imagine, dans mon dos, un feu de circulation s’apprêtant à passer au vert après un avertissement orange), la suite – le démarrage en trombe des cabs – signant la fin de l’histoire car il n’y a visiblement rien à attendre des trois personnages situés, sur la gauche, au second plan de l’image. Ils discutent, indifférents à ce qui pourrait advenir autour d’eux comme, par exemple, le dérapage strident des pneumatiques ou le va-et-vient incessant des sirènes du côté de Madison

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Mardi, Meaulnes au miroir – « Meaulnes, pour la première fois, regardait en plein jour l’intérieur de la propriété. Les vestiges d’un mur séparaient le jardin délabré de la cour, où l’on avait, depuis peu, versé du sable et passé le râteau. A l’extrémité des dépendances qu’il habitait, c’étaient des écuries bâties dans un amusant désordre, qui multipliait les recoins garnis d’arbrisseaux fous et de vigne vierge. Jusque sur le domaine déferlaient des bois de sapins qui le cachaient à tout le pays plat, sauf vers l’est, où l’on apercevait des collines bleues couvertes de rochers et de sapins encore. 

Un instant, dans le jardin, Meaulnes se pencha sur la branlante barrière de bois qui entourait le vivier ; vers les bords il restait un peu de glace mince et plissée comme une écume… Il s’aperçut lui-même reflété dans l’eau, comme incliné sur le ciel, dans son costume d’étudiant romantique. Et il crut voir un autre Meaulnes ; non plus l’écolier qui s’était évadé dans une carriole de paysan, mais un être charmant et romanesque, au milieu d’un beau livre de prix… »

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Meaulnes et son double, tel qu’il apparaît ici, se mirant à la surface du vivier et apercevant dans son propre reflet l’image de Frantz de Galais dont le prénom a été germanisé dans la version définitive du texte (dans les esquisses, le personnage se prénommait France). Lors de sa première apparition physique dans le roman, il est décrit sous les traits du héros romantique : « … c’était un très jeune homme. Nu-tête, une pèlerine de voyage sur les épaules, il marchait sans arrêt, comme affolé par une douleur insupportable. Le vent de la fenêtre qu’il avait laissée grande ouverte faisait flotter sa pèlerine et, chaque fois qu’il passait près de la lumière, on voyait luire des boutons dorés sur sa fine redingote ». On croirait voir se dessiner la silhouette du jeune Chateaubriand tourmenté dans le donjon de Combourg un soir d’orage. 

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Avec le paragraphe (première partie, chapitre XV) décrivant Meaulnes au bord du vivier, le lecteur entre dans le jeu complexe de reflets et de miroitements qu’Alain-Fournier compose autour des trois protagonistes masculins de son récit (François, Meaulnes et Frantz). « Un carrousel des identités rêvées », écrit Philippe Berthier dans les notes de son édition du Grand Meaulnes pour la Bibliothèque de la Pléiade. 

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Mercredi, un trou noir – Nous recevons chaque jour via nos télescopes, satellites et autres sondes spatiales, des images composant un visage de l’univers. Il advient des choses extravagantes au fin fond.  Sur son compte Instagram, la Nasa publie aujourd’hui une « scène galactique » qu’elle décrit en ces termes : « Deux amas de galaxies, contenant chacune des centaines de galaxies, sont entrés en collision il y a des millions d’années et se sont liées selon les lois de la gravité. Maintenant, un trou noir supermassif déchire les deux sur une scène galactique. Le jet de particules chassé du trou noir est si puissant qu’il plie la forme du pont qui relie les deux amas. Il s’étend sur plus de trois millions d’années-lumière et a une masse d’environ six billions de soleils. »

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Jeudi, éloge du discontinu – On sait l’importance que revêt l’écriture fragmentaire dans l’œuvre de Roland Barthes. En 1942, il faisait paraître dans la revue Existences ses Notes sur André Gide et son « Journal » en introduction desquelles il justifiait déjà son appétence pour cette pratique : « Retenu par la crainte d’enclore Gide dans un système dont je savais ne pouvoir être jamais satisfait, je cherchais en vain quel lien donner à ces notes. Réflexion faite, il vaut mieux les donner telles quelles, et ne pas chercher à masquer leur discontinu. L’incohérence me paraît préférable à l’ordre qui déforme ».

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Vendredi, au pied de la lettre – Un flux de sensations me ramène à la fois à des atmosphères de mon enfance et à la convalescence qui avait suivi mon opération du cœur. Ce sont principalement des odeurs qui reviennent à ma mémoire, des odeurs très particulières qui ont la consistance d’images auxquelles auraient été ôtées leur fonction narrative. 

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J’appréhendais, ces jours derniers, la sortie du confinement alors que je n’ai rien réglé touchant à la question de la contrainte sociale. A la veille de franchir le pas, doute et mélancolie. 

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Inimaginable, la puissance que développe un trou noir dont la masse est d’environ six billions de soleils (la masse du soleil est de 1,989 x 10^30 kg). Aucune plaie ne devrait nous être étrangère. Toute blessure nous assigne.

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Lire au pied de la lettre. En Laissant les mots libres. Libres de dire. Lecture mot pour mot, la texture avant le texte. Le mot pour ce qu’il est à la place qui lui est assignée dans la plus vaste économie de la phrase. Une lecture à l’horizon des événements du texte (son infini). 

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Coda (images) – Jacques Rivière, le beau-frère d’Alain-Fournier, consacre un article aux « poèmes d’orchestre de Claude Debussy » dans le numéro du 1er avril 1910 de la Nouvelle Revue Française. Il a assisté quelques semaines plus tôt aux créations de deux « images » pour orchestre, Ibéria et Rondes de printemps. Le jeune critique écrit à propos de ces œuvres dont il salue la nouveauté : « les fils les plus essentiels seuls subsistent dans la trame musicale : mais ils ont été élus avec tant de justesse que leur déroulement simultané, par la rareté infatigable des rapports qu’il entraîne, remplace la voluptueuse épaisseur de la symphonie primitive ». 

Claude Debussy a composé trois séries de trois images chacune : deux pour le piano et une pour orchestre. Leurs titres témoignent de l’inspiration poétique dont elles procèdent. 

Première série pour le piano : Reflets dans l’eau ; Hommage à Rameau ; Mouvement.

Deuxième série pour le piano : Cloches à travers les feuilles (mélancolie diffuse) ; Et la lune descend sur le temple qui fut ; Poisson d’or (vif)

Série pour orchestre : Gigues ; Iberia ; Rondes de printemps.

Voici les deux séries d’Images pour piano interprétées par Alain Planès le 10 mars 2018 à l’auditorium de la Maison de la Radio à Paris.

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Sources : Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, édition de Philippe Berthier pour la Bibliothèque de la Pléiade ; Roland Barthes, Notes sur André Gide et son « Journal » in Existences, revue trimestrielle de l’Association « Les étudiants au sanatorium », (numéro 27, juillet 1942) reprises dans Œuvres complètes (Tome I), édition revue, corrigée et présentée par Eric Marty, éditions du Seuil, 2002 ; François Lesure, Debussy, éditions Fayard.

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