Le chant du cygne

semaine 19

Coin de ciel – Perpignan, 15 avril 2020, 10 h 21

Lundi, au hasard – Comme la vague ressasse son ressac. Ecouter venir. Le chant du cygne. Une étoile à la mer. 

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Comme on tire l’eau des puits et les vivres du sac, des mots au hasard, tombés de mon oubli. Temps égarés / plaies ravivées / folies subtiles / les villes condamnées au jeu amer des alarmes. Aurai-je soif du poème que rien n’annonce ? 

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L’écriture, une empreinte de pas dans le sol. 

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Je ne crois plus que nous atteindrons la rive avant la nuit. Les vagabonds rodent. Ils se demandent si la situation tournera à leur avantage. Je ne crois pas que nous vivrons à leurs côtés très longtemps. Je vois se dessiner des rides dans le contour de leurs yeux. Ils ne sont plus les phares qu’ils pensaient. D’autres ont pris leur place. La roue tourne et le soleil renonce. 

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Ausculter le sol. Ses trembles. Ecouter venir une poussière de terre. Aux aguets. 

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Marielle Macé  : « Faire des cabanes alors : jardiner des possibles. Prendre soin de ce qui se murmure, de ce qui se tente, de ce qui pourrait venir et qui vient déjà : l’écouter venir… ».

Mardi, une fois pour toutes – Que ceci soit entendu, une fois pour toutes. « Une foule de gens se figurent que le but de la poésie est un enseignement quelconque, qu’elle doit tantôt fortifier la conscience, tantôt perfectionner les mœurs, tantôt enfin démontrer quoi que ce soit d’utile… La Poésie, pour peu qu’on veuille descendre en soi-même, interroger son âme, rappeler ses souvenirs d’enthousiasme, n’a pas d’autre but qu’Elle-même ; elle ne peut pas en avoir d’autre, et aucun poème ne sera si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poème, que celui qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d’écrire un poème ». C’est clair, non ? 

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[Mercredi, incise 1217] Je déambule au milieu de formes inaccomplies que je tente de polir au mieux de mes capacités du moment. J’éprouve le sentiment d’une lutte inégale avec une matière dont l’écriture constituerait le dépassement. Rien n’est moins incertain que le dernier état du poème.

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La nuit tombera tout à l’heure. C’est inéluctable. 

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Tu devrais laisser ce poème en l’état. C’est un parti que tu as du mal à prendre. Admettre l’impossibilité du finir t’est douloureux. Tu devrais laisser ce poème in/fini et te dire, au terme de l’ouvrage : j’ai fait ce que j’ai pu.

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Quelle que soit l’intensité de mon cri, le vent continuera de souffler. 

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Tu devrais être de moins en moins attentif à ce qui, autour de toi, demeure indifférent aux agitations de ton âme. Toute chose, au fond, impénétrable.

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Jeudi, mort d’un pionnier – « Florian Schneider, cofondateur du groupe Kraftwerk, est mort » annonce Le Monde. Je lis ce titre et tout de suite, me reviennent en mémoire, 

l’indéboulonnable Autobahn, sorti en 1974, je serais parti à l’autre bout du monde avec la pochette bleu pétard de cet album sous le bras même si ce bout du monde n’avait alors aucune chance de dépasser le coin de la rue ; peu importe j’aurais malgré tout claqué la portière de la voiture, allumé le moteur même si je ne possédais ni auto ni moteur, je regardais tourner le monde avec en poche Les Fleurs du Mal de Baudelaire, je le regardais accomplir ses rotations quotidiennes avec une régularité qui forçait mon admiration

Radioactivity, tout juste un an plus tard, Florian Schneider et Ralf Hütter étaient alors au sommet de leur art, c’est très bête à dire aujourd’hui mais au fin fond de notre petite monde en rotation autour des Rolling Stones, des Doors et des premières effluves de Pink Floyd, je n’attendais pas ce son venu d’une Allemagne, pays dont le moins qu’on puisse est que je n’avais pas une vision très pop à l’époque, vu ce qu’on m’en disait vaguement à l’école, Klaus Schulze et Conrad Schnitzler peinaient encore à franchir les frontières avec Tangerine Dream, la trilogie berlinoise de Bowie ne viendrait que des années plus tard défoncer la porte, mais la musique change le regard sur les choses, alors Kraftwerk a opéré et mes oreilles se sont tendues dans la direction du studio Kling Klang de Dusserldörf, j’essayais d’en capter les ondes lointaines, 

Florian Schneider et Kraftwerk, des pionniers, ils n’étaient pas si nombreux dans les années soixante-dix à se risquer sur les traces du GRM de Pierre Schaeffer et Pierre Henry auprès de qui Jean-Michel Jarre se formait tandis que le synthé modulaire tardait à se démocratiser,

Avec des copains fondus comme moi de musiques nouvelles qui cherchions dans les bacs ce qui n’existait pas,  nous avions repéré presque par hasard (c’est souvent de cette manière que se déroulent les rencontres) Tangerine Dream sous le label Virgin avec Phaedra mais nous n’avions encore rien vu de leur production antérieure, Electronic Meditation arrivera bien plus tard sur ma platine (ainsi va la circulation aléatoire des sons), c’était une musique qui faisait se dresser les cheveux sur les têtes, nous nous demandions où nous allions finir avec ça, et même si A saucerful of secretsAtom heart mother ou Meedle avaient déjà fortement marqué nos esprits, The dark side of the moon allait tout éclipser d’un coup (mais c’est une autre histoire),  

Kraftwerk, malgré tout, résistait, chacun avait son titre préféré, moi ce fut, tardivement, après avoir délaissé les bandes d’arrêts d’urgence pour quelque voie sans issue, The Models, quatrième plage de The Man Machine sorti en 1978, j’ai aimé tout de suite cette chanson qui sonnait un peu comme un chant du cygne pour le groupe, je ne l’ai pas réécoutée souvent, mais jamais oubliée, juste rangée dans un coin, en attendant, quoi ? (à suivre)

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Vendredi, une question – Tous les regards, maintenant, tournés vers un lundi matin. La vie normale ?

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(suite & fin) quand je réécoute aujourd’hui The Models, j’entends toutes les chansons qu’elle a engendrées à sa suite, c’était donc en son temps une composition du futur mais personne ne le savait, la revoici lors d’un set capté en 1982 avec en arrière-plan ce clip dont j’ignorais jusqu’à ce soir l’existence

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Sources : Marielle Macé, Nos cabanes, éditions Verdier. Baudelaire, Notes nouvelles sur Edgar Poe (1857) cité par Pascal Pia, Baudelaire par lui-même, Seuil Microcosme. 

Une réflexion sur “Le chant du cygne”

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