Visages de Baudelaire (1)

Baudelaire photographié par Etienne Carjat

« Après cela, je suis retombé »

Dans la lettre à sa mère du 30 décembre 1857, Charles Baudelaire se plaint du « torrent insupportable des futilités journalières » qui le conduit à négliger des préoccupations à ses yeux plus importantes. Face à l’incongru torrentiel, que peut le poète ? Baudelaire se laisse aller au spleen. « J’ai beaucoup à me plaindre de moi-même (…) Ce que je sens, c’est un immense découragement, une sensation d’isolement insupportable, une peur perpétuelle d’un malheur vague, une défiance complète de mes forces, une absence totale de désirs… » etc. Se peut-il qu’un livre à ce point vous laisse exsangue ? « Le succès de mon livre et les haines qu’il a soulevées m’ont intéressé un peu de temps, et puis après cela, je suis retombé ». Question, encore (la même toujours) : se peut-il qu’un livre à ce point vous… ? Dans le cas des Fleurs du Mal, parues le 25 juin 1857, la réponse est oui. « Je me demande sans cesse : à quoi bon ceci ? A quoi bon cela ? C’est là le véritable esprit du spleen ». Alors, encore, la question : se peut-il qu’un livre à ce point vous laisse exsangue ? Comme dépassé de vous-même ? Nu ? Dans le cas des Fleurs du Mal

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Mais il n’y a pas que le livre. « Ajoutez à cela le désespoir permanent de ma pauvreté, les tiraillements et les interruptions de travail causées par les vieilles dettes… ». Ce « torrent futile » qui boute l’écrivain hors de la page, le tient éloigné de ce qui à ses yeux importe. Je ne sais plus où ni quand, mais Delteil disait à peu près ceci : qu’il est absurde de perdre son temps à le gagner. Ce revers de main, cette stratégie du coup de balai, Balzac n’a jamais pu s’y résoudre et Baudelaire demeure rongé d’angoisse face au « contraste offensant, répugnant, de mon honorabilité spirituelle avec cette vie précaire et misérable ». Tout le sens, ici, de L’Albatros et d’une incommensurable difficulté à être. « Tout ce que je mange m’étouffe ».

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Il y a pire que le mal. Le livre. Le livre pire. Fleur du. Pire. Aurait pu donner son titre à. Les Fleurs du Pire. Ou à l’inverse, les Pires Fleurs. Le Mal affleure. A fleur de peau. Physiquement. Mal absolu. Il y a pire que le Livre. Le mal. Absolu.

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Baudelaire et le poëme en prose

Dans la lettre-dédicace du Spleen de Paris adressée à Arsène Houssaye, Baudelaire déclare qu’il est à la recherche « d’une prose poétique, musicale, sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la confiance ».

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Telle est sa définition du poëme (1) en prose (2), un genre nouveau que le poëte contribue à installer en littérature dans le sillage de Gaspard de la Nuit d’Aloysius Bertrand dont il se présente comme le continuateur dans cette même dédicace : « C’est en feuilletant, pour la vingtième fois au moins, le fameux Gaspard de la Nuit d’Aloysius Bertrand (…) que l’idée m’est venue de tenter quelque chose d’analogue… »

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Prose poétique, musicale, sans rythme, sans rime, tantôt souple, tantôt heurtée… Pour Baudelaire, répondre dans l’écriture à chacune de ces injonctions tient du miracle. Tout ce qui est miraculeux étant rare, le poëme en prose est donc une rareté. Un objet côtoyant l’impossible et qui porte en lui les germes de son infaisabilité.

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Poëme en prose : le poëme infaisable. Paul Valéry poussera plus loin encore cette idée dans ses PPA (petits poëmes abstraits). Le poëme avant le poëme. «Ce que j’écris n’est pas écrire.» Pas écrire (encore). Mais alors, quand ?

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Le poëme en prose de Baudelaire est censé traduire un mouvement au plus près des « intermittences du cœur » (dira plus tard Marcel Proust) et des états changeants de l’âme humaine comme change la couleur du ciel selon l’heure.

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Dans Fusées, Baudelaire déclare que « la profondeur de la vie se révèle tout entière dans le spectacle, si ordinaire qu’il soit, qu’on a sous les yeux ». C’est précisément de ce spectacle-là que Baudelaire se fait spectateur dans ses Petits poëmes en prose. Il puise dans la banalité du quotidien la matière du poème car c’est dans cette banalité même que se dissimule la vérité insoupçonnable. Il s’agit, avec le poëme, de montrer la réalité sous son jour le plus cru, de ne rien cacher d’elle, de la révéler (comme on dit d’une photographie) : une épreuve de vérité que l’artiste n’a plus à redouter dès lors qu’il s’est libéré de la question du Bien et du Mal, du Beau et du Laid.

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Dans un article du Figaro paru le 7 février 1864, le critique Gustave Bourdin (qui avait été à l’origine du procès contre Les Fleurs du Mal) note à propos des poëmes en prose de Baudelaire : « Toutes les minuties de la vie prosaïque trouvent leur place dans l’œuvre en prose, où l’idéal et le trivial se fondent dans un amalgame inséparable ». La vie prosaïque, l’idéal et le trivial.

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Prose poétique, musicale, sans rythme ni rime où se cotoient l’idéal et le trivial pour former une seule et même matière : conception baudelairienne du poëme en prose. Les textes réunis plus tard sous le titre Le Spleen de Paris confirment cette intention.

Edition Emile-Paul, 1917 (Bibliothèque nationale de France)

Néanmoins, Baudelaire se méfie de cette forme nouvelle qui paraît à première vue libérée de la contrainte drastique qu’il s’était imposée jusque-là. Pour Les Fleurs du Mal, Baudelaire s’était astreint à une rigueur formelle d’une exigence extrême. Nous avons tous en tête la dédicace au poëte impeccable (Théophile Gautier). Il fallait que tout ici fût parfait.

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En faisant exploser le carcan de la forme, le poëme en prose est franchissement en même temps qu’affranchissement. Il introduit dans l’écriture une nouvelle exigence formelle qui s’enracine dans le dépassement de la précédente. C’est, ici, la nature même de l’exigence qui change. Ce qui ne va pas sans danger. Dans le Salon de 1859, Baudelaire exprime une crainte à propos de la fantaisie (Sainte-Beuve avait désigné sous ce nom Gaspard de la Nuit d’Aloysius Bertrand) : elle est, écrit-il, « d’autant plus dangereuse qu’elle est plus facile et plus ouverte ; dangereuse comme la poésie en prose, comme le roman (…) dangereuse comme toute liberté absolue ».

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Baudelaire face à la dangereuse liberté du poërme. Il présentait Le Spleen de Paris comme le pendant des Fleurs du Mal. L’autre versant d’une même montagne. Soleil. Ombre. Voici le poëte nu devant la matière du poëme, matière en fusion qu’il doit modeler selon une forme renouvelée, de sorte qu’elle en façonne les contours tout en agissant dans ses profondeurs.

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Parvenir à cette fin exige de mettre en œuvre une tout autre manière d’écrire et de se situer dans un rapport au monde bouleversé par rapport aux certitudes des Assis que Rimbaud ne tardera pas à fustiger à son tour.

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Baudelaire pensait-il avoir épuisé les ressources de l’art formel avec Les Fleurs du Mal et qu’il devait, dès lors, pousser plus loin sa recherche ? A la fin de sa vie, en se lançant dans l’écriture de poëmes en prose, il se met en mouvement vers un horizon plus lointain qui le dépasse déjà.

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(1) La graphie poëme avec tréma sur le « ë » était en usage à l’époque de Baudelaire.

(2) C’est sous le titre de Petits poëmes en prose que paraissent en 1862 dans La Presse vingt textes sous forme de feuilleton interrompu par le directeur du journal au bout de quelques jours seulement.

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Source : Baudelaire, Œuvres complètes et Correspondance, édition établie par Claude Pichois, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard.

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