« Mouvantes merveilles »

semaine 18

Apollinaire, microcosme

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Lundi, crépusculaire – « Aucun des amis d’Apollinaire ne s’est flatté d’avoir pénétré le secret de sa nature ». Pascal Pia,  Apollinaire par lui-même.  Ce volume de la collection Microcosme des éditions du Seuil m’avait coûté vingt francs à l’époque, ainsi qu’il est écrit au crayon à papier sur la première page intérieure du livre : 20 F. Cet achat remonte bien avant le prix unique du livre instauré le 10 août 1981 par Jack Lang, alors ministre de la Culture. Aucun montant ni code barre n’est imprimé sur la quatrième de couverture. La couverture elle-même présente des usures. C’est un volume qui a beaucoup servi. Je l’ai souvent transporté dans mes bagages. A certains moments de ma vie, Apollinaire ne me quittait pas. Je vivais dans sa compagnie. Je m’étais senti devenir – c’est bête à dire – un familier. Un peu fétichiste. Je n’effectuais jamais un séjour à Paris sans passer (et me recueillir dans le secret de moi-même) devant le 202 boulevard Saint-Germain. Quelle que soit la saison, je me promenais dans ses prés vénéneux. J’aime toujours en lui l’enchanteur attentif au sens des énigmes sereines. Je me plais encore à feuilleter virtuellement l’exemplaire de Case d’Armons numérisé par la Bibliothèque nationale de France et disponible sur Gallica. C’est un recueil qu’Apollinaire a entièrement composé dans les tranchées, avec le concours de quelques camarades. A l’aide d’une machine à alcool dont il faisait usage avec l’aval de ses supérieurs, il en avait ronéoté quelques exemplaires destinés à des amis demeurés à l’arrière tandis que lui trainait ses guêtres dans la craie blanche en regardant s’embraser le ciel de Champagne. Les poèmes qui composent ce livre ont ensuite été recueillis dans Calligrammes

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J’aime tous les poèmes de Case d’armons sans exception, mais en voici un auquel je tiens tout particulièrement sans pouvoir l’expliquer, comme si le lien qui nous attache à un poème était d’une nature indicible. Il s’intitule : Reconnaissance.

Un seul bouleau crépusculaire / Pâlit au seuil de l’horizon / Où fuit la mesure angulaire / Du cœur à l’âme et la raison // Le galop bleu des souvenances / Traverse les lilas des yeux / Et les canons des indolences / Tirent mes songes vers les cieux

Quand je le relis, je me sens emporté par le galop des souvenances, j’essaie de me représenter mentalement cette course entre gourbis et chevaux de frise jusqu’au lilas des yeux de l’aimée. C’est cela, me dis-je, vivre poétiquement. 

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Chez Apollinaire j’aime la simplicité. Un être-là de la langue. Comme une évidence. Le « ronron d’avion volant au clair de lune » (Tristesse de l’automne). « Le ciel est beau il fait tiède et je suis bien » (Le tabac à priser). Dans un poème intitulé Hôtel, il décrit une chambre en forme de cage et « le soleil passe son bras par la fenêtre ». Dans Cité de Carcassonne, il est question d’une femme qui passe « prenant les cœurs un à un » puis se lasse « et met les cœurs dans son panier ». Ailleurs, « le ciel est un manteau de laine ». 

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Aujourd’hui encore, je traque chez les bouquinistes les volumes Microcosme des éditions du Seuil avec une préférence marquée pour la série Ecrivains de toujours. « A quarante-six ans, son impotence, ses traits creusés, ses cheveux blancs lui donnent l’air d’un vieillard. Quand le 31 août 1867, la mort vient le prendre dans une maison de santé du quartier de Chaillot, on peut dire qu’elle libère un condamné ». Pascal Pia, toujours lui, décrit ainsi la mort de Baudelaire dans l’étude qu’il lui a consacrée pour la même collection. 

Guillaume Apollinaire est mort à trente-huit ans le 9 novembre 1918. Il a succombé à des complications pulmonaires après avoir contracté la grippe espagnole (souche H1N1), épidémie dont les historiens ont encore du mal à dénombrer les victimes. L’institut Pasteur évalue entre 20 et 50 millions les victimes de la pandémie dans le monde. Des réévaluations récentes font état de quelque 100 millions de morts. Le poète a été enterré dans la liesse de l’armistice. Le jour de ses funérailles, Les Parisiens criaient « A bas Guillaume » (en référence à l’empereur vaincu) sur le passage du catafalque. 

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Mardi, Baudelaire et Proust – Suivi ces jours-ci Baudelaire, sous les bouleaux crépusculaires, dans son élaboration d’une esthétique de l’esquisse à partir des dessins de Constantin Guys. Le peintre de la vie moderne n’est pas nommé sinon par ses seules initiales – mystérieux M.C.G. – dans le texte qui porte ce titre et que Baudelaire mettra quatre ans à faire publier dans le Figaro en 1863. L’art de Constantin Guys consiste à saisir une scène au plus près de l’instant où elle se produit. L’artiste doit travailler vite, en quelques traits esquissés, pour saisir ce qui, de la scène, se donne à voir (personnages, attitudes, décor) et, plus encore, l’essentiel sans doute, son atmosphère (qui ne se voit pas). 

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Constantin Guys ou la saisie de l’instant. Habile à esquisser le trait sur lequel il ne lui sera plus possible de revenir par la suite. Il faut être juste, du premier coup.

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« De ce terrible paysage, / Tel que jamais mortel n’en vit, / Ce matin encore l’image, / Vague et lointaine, me ravit. » Ce quatrain composé de vers octosyllabes ouvre le poème Rêve Parisien de Baudelaire, inséré dans l’édition des Fleurs du Mal de 1861. Le poème, constitué d’une accumulation d’images (« ces mouvantes merveilles »), est dédié à Constantin Guys.

Constantin Guys – Promenade au bois de Boulogne

Dans Noms de pays : le nom (chapitre III de Du côté de chez Swann), Marcel Proust parle de Constantin Guys. Il le cite nommément. La scène se déroule au bois de Boulogne où le narrateur s’est rendu, accompagné par Françoise, pour apercevoir Mme Swann. Nous sommes dans l’allée des Acacias et le narrateur décrit Mme Swann à pied, « dans une polonaise de drap, sur la tête un petit toquet agrémenté d’une aile de lophophore, un bouquet de violettes au corsage, pressée, traversant… » Plus tard (ou une autre fois, on ne sait pas trop), une image (Proust emploie le mot) frappe le jeune homme à l’approche de Mme Swann, « image pour moi d’un prestige royal, d’une arrivée souveraine telle qu’aucune reine véritable n’a pu m’en donner l’impression dans la suite, parce que j’avais de leur pouvoir une notion moins vague et plus expérimentale – emportée par le vol de deux chevaux ardents, minces et contournés comme on en voit dans les dessins de Constantin Guys… » Les scènes mondaines étaient une des sources d’inspiration favorites du peintre. Beaucoup de ses dessins montrent les défilés d’aristocrates et de grands bourgeois dans les allées du bois de Boulogne – the place to be de l’époque. Dans ce moment du texte qui clôt Noms de pays : le nom,  Proust tente de rivaliser avec le pinceau de l’artiste en donnant à son tour une image de ces scènes de la vie parisienne. Une image de mots.

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Mercredi, eaux lointaines – De désuètes parades de cirques comme il s’en déroulait parfois le dimanche dans le village où j’ai grandi. Les baladins qui me rappelaient ceux décrits par Apollinaire dans son poème Saltimbanques (je l’avais sans doute appris à l’école car ce souvenir me renvoie à un âge où je ne lisais pas encore Apollinaire de ma propre initiative), installaient leur chapiteau sur un terrain vague au long des jardins. Au bord de la rivière, s’abreuvait pauvrement un vieux chameau dégingandé. Ni ours, ni singe ne nous tendaient leurs mains pour réclamer des sous sur leur passage. Tout cela était affaire de poète. Nous empruntions, pour disparaître, le chemin des ormeaux. 

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18 h. J’enfile un manteau de laine. Je sors. Le ciel m’enveloppe.

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Vendredi, une pulsation – Copiste, messager, passeur d’images/textes, vieux réflex oublié au fond d’un placard à chaussures, remplacé par un polaroïd pour saisir l’instant, en un seul geste, irrévocable, le moment donné (il faudrait, à l’avenir, dans le répertoire recueillant ces photographies, noter avec précision le jour et l’heure de la prise de vue et faire ainsi de chaque image une pulsation) avant qu’il ne soit perdu. Le polaroïd pour pousser jusqu’à son terme la logique de l’instantané. L’appareil produit une image sans retouche possible. Personne n’y peut rien changer. C’est un réel sur lequel il n’y a pas de prise. Comme quelque chose qui échappe et part vivre sa vie propre. Ailleurs. Le monde autrement.

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Assisté ce soir sur Arte.tv à la retransmission en différé du concert donné le 11 janvier 2020 par l’orchestre symphonique de Vienne sous la direction de Philippe Jordan. Année Beethoven oblige, le concert reprend à l’identique le programme de celui donné par Beethoven lui-même le jeudi 22 décembre 1808 à Vienne en signe d’adieu au public de cette ville qu’il souhaitait quitter à l’époque (projet auquel il renonça par la suite, évidemment). Au programme, donc : les symphonies numéro 5 et 6 (« Pastorale »), le concerto pour piano et orchestre numéro 4 (Beethoven au piano en 1808, Nicholas Angelich en 2020), l’air « Ah ! perfido », l’Hymne et le Sanctus de la Messe en ut, la Fantaisie pour piano opus 77 et la Fantaisie pour piano, chœur et orchestre opus 80. La plupart de ces œuvres ont été composées entre 1805 et 1808. Malgré la surdité et un corps souffrant qui ne le laisse pas en paix, Beethoven traverse une période de création d’une intensité herculéenne. 

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Les symphonies 5 et 6 sont sœurs jumelles. Elles ont été composées entre 1805 (date des premières esquisses) et 1808, créées ensemble le même jour, ce fameux 22 décembre 1808, dans une numérotation inversée. A l’origine, la cinquième était la sixième et inversement. Elles ne prendront leur numérotation définitive (celle qui prévaut aujourd’hui encore) qu’en 1809, lors de leur édition chez Breitkopf et Härtel à Leipzig.  

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Le quatrième concerto a été composé en 1805, terminé en 1806. Beethoven en parle dans une lettre à Breitkopf et Härtel du 5 juillet 1806 : « Je vous annonce que mon frère, pour ses affaires, se rend à Leipzig et je lui ai remis l’Ouverture de mon Opéra arrangée pour le piano, mon Oratorio et un nouveau concerto pour piano… » Mais le frère de Beethoven ne s’est jamais rendu à Leipzig et le concerto n’a été publié que deux ans plus tard, en août 1808, non chez Breitkopf et Härtel mais au Bureau des Arts et de l’Industrie à Vienne. 

Le voici, donné ici en 1967 par Wilhelm Backhaus avec l’orchestre symphonique de Vienne sous la direction de Karl Böhm. Cette œuvre me frappe toujours par l’audace de sa composition, notamment dans l’andante con moto. En 1805-1806, Beethoven n’écrit déjà presque plus pour son temps. 

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Sources : Pascal Pia, Apollinaire par lui-même, collection Microcosme-Ecrivains de toujours, éditions du Seuil ; Apollinaire, Œuvres poétiques,  Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard ; Charles Baudelaire, Les fleurs du mal et Le peintre de la vie moderne, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard ; L’œil de Baudelaire, catalogue d’exposition, Musée de la vie romantique, 2017 ; Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard ; Jean et Brigitte Massin, Beethoven, éditions Fayard ; Les lettres de Beethoven (intégrale de la correspondance 1787-1827), éditions Actes Sud. 

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