« Le roman est une mort »

semaine 17/2

Christophe – Villa Aperta, Rome (capture d’écran)

-o-

Jeudi, rien – En autarcie. Comme un roman. Dans L’écriture du roman, (in Le degré zéro de l’écriture), Roland Barthes note que « le roman est un univers autarcique ». Le roman comme l’Histoire fonctionnent selon lui de la même manière (Balzac et  Michelet). Le roman est un univers autarcique en tant qu’il fabrique lui-même « ses dimensions et ses limites ». Il est son propre espace et son propre temps sans quoi il n’existe pas. Etre son propre espace-temps est sa condition d’être. 

-o-

J’ai tourné autour de la résidence. Noté peu de choses dans mon carnet. Ceci, de Jacques Roubaud : que le jour est la base cylindrique du temps (Jacques Roubaud dans Poésie : dont la relecture m’accapare en ce moment parce que je voudrais comprendre en quoi consiste le projet de poésie dont il fait l’exposition dans ce texte). Le jour, dit Roubaud, est notre premier repère, la boussole qui nous guide dans l’entité espace-temps. 

-o-

Le jour et la semaine sont constitutifs de ma proximité temporelle, ils sont les deux unités de ma perception singulière du temps. Le trimestre n’existe pas. L’année est une abstraction tant qu’elle n’est pas accomplie, c’est-à-dire construite à partir des événements qui l’ont fabriquée de toutes pièces. L’année est la somme des événements qui se sont produits pendant sa durée. S’il ne se produit rien pendant une année, cette année n’existe pas. Mais il ne se peut pas qu’il ne se produise rien. Les faits sont têtus. Ils se produisent quoi qu’il arrive. Et même quand il ne se passe rien, ce rien est encore quelque chose qui se passe. Le 14 juillet 1789, Louis XVI écrivait dans son journal : « Rien » (parce qu’il n’avait tué aucun gibier lors de sa partie de chasse). Et pourtant. 

-o-

Il est possible que l’événement ne désigne pas l’année où il s’est produit. Un exemple. Contrairement aux « attentats de 2015 » qui, dans la mémoire collective, désignent les attentats qui se sont produits cette année-là en plein Paris, les attentats contre le World Trade Center de New York et le Pentagone à Washington sont nommés « attentats du 11-septembre ». Par convention, 2001 est escamoté. Nous savons tous que l’attaque de deux avions kamikazes contre les tours jumelles ont eu lieu en 2001. Mais nous pensons 11-septembre par convention, comme la marque indélébile de ce moment. De même, j’ai remarqué qu’il existe dans beaucoup de villes françaises (c’est le cas dans ma ville natale et aussi dans la ville où je vis aujourd’hui), une rue du 4-septembre. Sans autre précision. 4-septembre, point. Le fait que l’année ne soit pas nommée montre qu’il fut un temps où tout le monde savait (ou était censé savoir) ce que désignait cette date. Par convention. Mais de nos jours, plus grand monde ne sait que le 4-septembre 1870 fut proclamée la Troisième République française, ce qui vaut bien un nom de rue.

-o-

Selon l’odonymie (qui est l’étude des odonymes ou noms propres désignant une voie de communication), il y a en France au moins 159 rues du 4-septembre (qui peuvent s’écrire aussi en toutes lettres, rues du Quatre-Septembre). On en trouve dans le deuxième arrondissement de Paris, à Issy-les-Moulineaux, à Aix-en-Provence, Arles, Aurillac, Brioude, Aubenas, Bussières, Tournus, Charny, Poligny, Mouchard, La Châtre, Charleville-Mézières, Clouange, Vimy, Escaudœuvres, La Sentinelle, Hirson, Caix, Vanves,  Sartrouville, Le Havre, Périgueux, Talence, Agen, Ussel, Rochefort, Sigean, Perpignan, Toulouse, Aubin, Pamiers, Trélazé, Le Mans, Gonfaron, Rians, Rognac, Lambesc, Carcassonne (liste non exhaustive).

-o-

Je l’empruntais parfois, adolescent, quand je déambulais dans le centre-ville mais je ne me souviens pas avoir eu à y faire quelque chose en particulier, les quelques commerces qui y subsistaient alors ne devaient guère attirer la curiosité d’un adolescent.

-o-

Il n’y a pas de rue du Quatre-Septembre en Bretagne. 

-o-

Vendredi, dangereusement la poésie – Dans cet avril noté au crayon sur une page de mon carnet (j’utilise toujours un crayon à papier pour prendre des notes dans mon carnet nomade gainé de cuir), je lis août vers où mon regard se tourne désormais comme, en bord de mer, on scrute l’horizon incertain et flou dans l’espoir d’y deviner quelque chose comme, par exemple, la silhouette d’un bateau. 

-o-

Et mon projet de poésie ? Où en est-il ? Il n’est pas question ici de sa réussite dont je ne peux présager, mais du projet lui-même. De sa condition de projet. C’est un projet qui exige de faire de la poésie mon domicile fixe. Pas un lieu de passage comme ce fut parfois le cas dans le passé. Il m’est arrivé, m’étant éloigné de la poésie, de sentir le danger qu’il y avait à ne plus vivre au plus près d’elle, dans son ombre, sous son toit. Cet égarement n’a jamais duré très longtemps pour la simple raison que je n’aime pas me sentir en danger et que j’aime la poésie au point de ne pouvoir imaginer vivre (longtemps) sans elle. Je préfère le danger de l’intérieur parce que vivre en poésie n’est pas non plus sans danger. Mais à tout prendre, je préfère vivre dangereusement sous le toit de la poésie. Donc, faire de la poésie un domicile sans échappatoire autre que poétique. Vivre en poésie. « Habiter poétiquement le monde », proclamait Hölderlin (c’est aussi le titre de l’anthologie-manifeste publiée aux éditions Poesis). C’est cela, le projet.

-o-

Dimanche, ciel d’orage – Les derniers jours de la semaine ont été occupés à défaire, gommer, suspendre, réorganiser, dessiner un demain que l’on sait tout proche mais sans contours, 

c’est un exercice bizarre que de tracer un plan sans rien pouvoir planifier, on pose des idées sur le papier, des formes, des schémas, on envisage mais sans visage autre qu’imaginé,

les derniers jours de la semaine ont été occupés à se dire qu’il faudra réinventer et vivre dans l’incertain (comme si ça n’avait jamais été le cas avant), je les ai aussi occupés à marcher une heure par jour dans un rayon de moins d’un kilomètre comme indiqué sur la dérogation, lire (Roubaud, Barthes, les quelques pages de Proust rituelles), écrire, tenter de quitter sauvagement la sphère autarcique et mortifère de la littérature, revenir à Roland Barthes et son Degré zéro de l’écriture, tourner et retourner ses phrases dans tous les sens, mesurer la portée de « la modernité commence avec la recherche d’une littérature impossible » ou de « le roman est une mort » (j’y reviendrai, ailleurs),

pas un mot, par contre, ne m’est venu sur la disparition de Christophe qui n’a pourtant cessé de me hanter depuis son annonce (mais les mots ne tombent pas du ciel),

les derniers jours de la semaine ont été aussi occupés à revisiter des archives, sons et clips du chanteur disparu, le concert à la Villa Aperta de Rome rediffusé sur Arte, le A la dérive d’Aurélie Sfez en podcast sur Radio Nova, réécouté deux fois pour n’en rien perdre, essayer de tout garder en moi, 

temps couvert, ciel d’orage, des grondements au loin, quelques gouttes avant le retour du soleil, 

-o-

puis en fouillant dans YouTube, de clip en clic, je suis tombé (presque) par hasard sur un document inattendu, 

il s’agit de quelques secondes (une trentaine) captées le 28 août 1963 à Washington, cette date dont, à ma connaissance (et après vérification sur internet), aucune ville française ne porte le nom,

(en France, il y a des rues du 28 août mais il s’agit du 28 août 1944, date de la Libération pour les communes où l’événement a eu lieu ce jour-là) 

le 28 août dont il est question ici est celui de 1963, jour de la marche pour l’emploi et la liberté (plus connue ici sous le nom de marche pour les droits civiques) qui réunit plus de 200 000 personnes à Washington. L’initiative en revint au syndicaliste noir Asa Philip Randolph, bientôt rejoint par les leaders d’organisations engagées dans le soutien au président John Fitzgerald Kennedy  après son discours du 11 juin de la même année contre la discrimination reposant sur la race, la couleur, la religion, le sexe ou l’origine des personnes, prélude au Civil Rights Act voté par le congrès des Etats-Unis le 3 juillet 1964. Entre temps, Kennedy avait été assassiné (le 22 novembre 1963 à Dallas). Le 28 août 1963 à Washington, de nombreux artistes s’étaient joints à la manifestation parmi lesquels se trouvaient Joan Baez et Bob Dylan déjà connu comme l’auteur et interprète de Blowin’ in the wind devenu en quelques semaines l’hymne de toute une génération. 

Dans cette captation en couleur (c’est ce qui en fait la rareté, en fait), on l’entend chanter Only a pawn on their game, titre qui figurera sur l’album The time’s they are a changin’ de 1964. Il existe une captation complète de cette chanson où Bob Dylan est filmé de face au milieu d’une forêt de micros. Celle-là est en noir & blanc. On la trouve très facilement sur YouTube. Les 35 secondes ci-dessous ont traversé mon écran à l’improviste au moment où je ne recherchais pas du tout dans cette direction

Sources : Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture, éditions du Seuil ; Jacques Roubaud, Poésie :, Seuil Fictions et Cie ; Habiter poétiquement le monde, anthologie-manifeste, éditions Poesis ; Bob Dylan, The Freewhelin’ Bob Dylan, CBS 1963 ; The time’s they are a-changin, CBS 1964.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s