Usure immédiate

Semaine 17/1

Rue Brice Bonnery – Perpignan – 22 avril 2020, 17 h 10

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Lundi [cette nuit encore] – Sur ma platine virtuelle, cet après-midi, Endless Undo de Volker Böhm, un enregistrement en libre accès sur la plateforme Clang Records. Dans le texte qui l’accompagne, le compositeur évoque sa première rencontre avec Bernard Parmegiani (l’un des membres du Groupe de recherches musicales (GRM) fondé par Pierre Schaeffer). L’écoute de Etude Elastique (extrait de De Natura Sonorum I) fut, pour Volker Böhm, « une grande révélation » car cette composition lui permit de mesurer les possibilités infinies de combinaisons qu’offre la musique électronique (littéralement, « ce que la musique électronique peut faire »). Endless Undo signifie Défaire sans fin. Défaire, (se) défaire dans le but d’explorer des (res)sources nouvelles. Au contact de ces musiques, mon oreille du monde se réinvente. Elle sort de son trou. Se tend vers les contrées lointaines de l’insoupçonné. 

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Cette nuit encore, hésitations, tâtonnements. Les mêmes se répètent depuis plusieurs semaines. Qu’y faire ? Je ne sais trop où aller. Dans quelle direction ? Traversé par ce vers de Bob Dylan : « with no direction home » (Like a rolling stone, 1965). C’est cela. J’ai l’impression de marcher sans direction calculée. Sans boussole. Rien ne serait écrit qui n’ait à se dire pour l’être. C’est vrai des musiques comme des poèmes. Tout est écrit mais reste à dire. Les mots pour le dire manquent. Trouver les mots incombe au poète dont le métier est d’assembler, de tisser, de composer. Trouver les sons incombe au musicien dont le métier est de etc. Ils sont l’un et l’autre, le poète et le musicien, taillés dans le même bois, mus par l’impatience du souffle de la créativité.

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C’était un mardi (je crois), comme en rêve. Je gravissais les marches d’un grand escalier de marbre sans jamais parvenir au sommet, caressant l’eau saumâtre des mares, le soleil était au zénith de sa nuit et je me disais ou plutôt une autre voix que la mienne glissait à mon oreille que je devrais me forcer à défaire avant de penser recomposer, qu’ainsi allait le monde ravalant ses amarres, il allait être midi, j’allais sortir mais je n’en savais rien encore. 

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Les « fondus » de musique électronique qui s’enregistrent sur des chaînes YouTube parlent de sculpter le son. J’ai pris goût à leurs tutoriels. J’aime les écouter me guider dans l’utilisation de tel synthétiseur ou séquenceur. Je demeure sur le seuil de certains des mots qu’ils emploient. Je ne comprends pas tout ce qu’ils disent. Je pourrais me sentir abandonné mais il n’en est rien. Les « fondus » d’électro ont leur propre langue. Et cela me rassure de n’être pas invité à pénétrer totalement dans leur monde. Que demeure entre eux et moi cette part d’inconnu sans laquelle l’attrait se figerait dans le ciment prompt des certitudes. 

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Trouver. Chaque fois que j’emploie ce verbe, je pense au trobar des troubadours. L’art poétique en son essence même. Tel qu’il demeure, parvenu intact jusqu’à nous en son noyau irréductible. Ecrire c’est trouver. Faire l’expérience d’un inconnu qui se révèle (mais resterait dans les limbes sans le labeur inlassable de l’agent révélateur). 

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Sculpter le son. Certains compositeurs parlent de sculptural experience. Jonas Kasper Jensen intitule l’un de ses albums Within the temporal experience. Je l’imagine, marteau dans une main, burin dans l’autre, frapper le son, le lisser, le modeler. J’apprends en consultant un lexique spécialisé qu’en sculpture, on transpose aussi. Comme en musique. La sculpture a sa propre langue. A sculptural and temporal experience

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Le poète et le musicien composent selon un processus de décomposition. C’est leur terreau. Baudelaire fut parmi les premiers à entrevoir ce qu’il pouvait extraire de la pourriture. Il y travailla avec acharnement et au prix de renoncements qui font de lui, encore, un précurseur. Je suis de ceux qui croient que l’on peut toujours écrire, aujourd’hui, à partir de Baudelaire. Nous sommes loin d’avoir (du moins en ce qui me concerne) expérimenté toutes les voies que sa poésie préfigure. 

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L’art du poétique est à la fois préfiguration et transfiguration. Conjugaison subtile.  Quand j’écris, je décompose. 

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Mardi – temps 1[préparer des pâtes à la carbonara] – J’étais terrifié, la nuit dernière, tandis que, ne dormant pas, je n’avais rien d’autre à faire qu’à penser à ce que j’allais devoir accomplir le lendemain comme trier une salade, préparer des pâtes à la carbonara avec, en fond sonore, Tohu Bohu de Rone, tenir un conseil d’administration à distance via l’application Zoom que, paraît-il, des millions de personnes utilisent à travers le monde depuis les mesures de confinement, vider la cave où sont entassés des vestiges du passé tombés en désuétude, terrifié à l’idée de ce que j’allais pouvoir retrouver de moi dans le bric-à-brac de ce bas-fond humide, choses abandonnées comme il arrive que les forces vous abandonnent et vous laissent pantois, pantelant, tel un pantin désarticulé, frappé d’hébétude, ce qui, rapporté aux objets, équivaut à une obsolescence, maladie incurable du temps.

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Mardi – temps 2 [retenir la résonance] – Ce soir, la cave a été vidée de tout ce que l’on n’imagine pas entasser dans une cave, tapis moisis, boiseries désossées, vieux papiers, vaisselle fêlée, cassettes vidéo, ce qui n’a plus d’utilité, s’est éloigné de nous, ce dont on pense ne plus avoir l’utilité et que, de fait, on n’utilise pas puisque hors de portée, que l’on a relégué dans un second sous-sol sordide (comme peut l’être un second sous-sol quand il y met du sien et que, de surcroît, il s’inonde les jours de pluie)

objets abandonnés, je les avais perdus de vue, vieux tapis, boiseries fêlées, papiers désossés, vaisselle froissée, cassettes,

décomposés, ils sont encore les mots qui les désignent pour la dernière fois et dont je cherche en vain à retenir la résonance avant que le camion de ramassage qui doit passer demain matin aux environs de 7 heures ne les emporte vers leur destination ultime

la déchetterie (qui est, pour les objets, la forme moderne, la même que pour les mots nous nommons : l’oubli)

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Mercredi [page 77] – Quand Jacques Roubaud, dans Poésie :, se lance dans l’exploration de son Projet de poésie, il commence par un mot : renoncement. Nous sommes à la page 77 du livre (pagination de l’édition originale, éditions du Seuil, collection Fiction & Cie), Jacques Roubaud vient de nous expliquer que son projet comporte deux branches, la mathématique et la poésie, lesquelles doivent se rejoindre dans un roman comme « une œuvre double » ; il nous dit que ce qu’il commence à élucider, là, sous nos yeux, est « le rôle de la poésie dans ce qui fut (son) Projet » ; qu’il ressent la nécessité de pousser plus loin « la nécessité de quelques éclaircissements supplémentaires » et c’est alors que surgit cet aveu pour le moins surprenant et qui me laisse, lecteur lambda, comme saisi d’effarement : 

« Elle (mon intention initiale) comportait (…) la mise au jour, aussi lucide que possible, des enchaînements de circonstances qui m’avaient conduit à un renoncement généralisé, après des années d’efforts et d’échecs : renoncement au Projet, renoncement au roman qui devait constituer, avec le Projet, une œuvre, mon œuvre double ». 

Pour permettre à un projet de prendre forme, il faudrait donc renoncer au projet lui-même. Le débâtir. Tout commencerait par un acte de décomposition. C’est ce que Roland Barthes tente de formuler dans Qu’est-ce que l’écriture ? (le texte qui ouvre son livre Le degré zéro de l’écriture) : que, entre d’un côté la structure horizontale de la langue en tant que ce qu’elle dit est offert, « destiné à une usure immédiate », et de l’autre, la verticalité du style enfermé « dans le souvenir clos de la personne » et ne rendant compte que d’une réalité « absolument étrangère au langage », entre ces deux bords « il y a place pour une autre réalité formelle : l’écriture ». 

Ecrire, c’est renoncer. A la langue que Barthes situe « en deçà de la littérature » dans ses fonctions d’usage, au style en tant que langage autarcique, refermé sur lui-même. Ecrire consiste à dénuder la langue, la dépouiller, la rendre à sa mutité première et à sa liberté d’assembler, pour ce qu’ils sont, les mots qui la trament.

Quand j’écris, je ne cherche à produire ni sens, ni texte. Je vis une expérience. Je tente quelque chose. J’expérimente. J’échoue. Je défais. Le lendemain je recommence. J’échoue encore. Je renonce pour recommencer de plus belle après être sorti prendre l’air. C’est une histoire sans fin. L’écriture tient le décompte précis et ininterrompu de mes renoncements.

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A 17 h 10, il restait dix minutes sur mon attestation de déplacement dérogatoire, j’ai dû renoncer à l’itinéraire que j’imaginais emprunter pour rentrer chez moi, content de boucler cette heure de marche qui m’est refusée depuis dimanche par un excès de pluie.

17 h 10, pour rentrer chez moi dans le temps imparti, j’emprunte, au niveau du numéro 53, la rue Brice Bonnery, résistant du mouvement Libération-Sud, militant socialiste, dirigeant départemental de la SFIO des Pyrénées-Orientales, arrêté par la Gestapo en mai 1944, emprisonné à Compiègne, mort en déportation à Büchenwald le 19 ou le 20 mai 1944.   

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Et l’on termine avec le videoclip du titre Heissenberg, extrait de l’album Undless Undo de Volker Böhm en écoute sur Clang Records.

Sources : Volker Böhm, Endless Undo, Clang Records ; Bob Dylan, Highway 61 revisited, CBS 1965 ; Jonas Kasper Jensen, Within the temporal experience, Clang Records ; Rone, Tohu-Bohu, In Fine ; Jacques Roubaud, Poésie :, Seuil Fiction et Cie ; Roland Barthes, Le degré zéro de l’écriture, éditions du Seuil; Le Maitron, dictionnaire biographique mouvement ouvrier, mouvement social, en ligne sur maitron.fr.

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