Deux tableaux de Venise

campo – venise (février 2016)

1 – Louise rêve

La nuit tombe sur le campo où se sont rassemblés filles et garçons. Ils sont enjoués. Parlent fort. Gesticulent. Ils se racontent leur journée de labeur ou le dernier film qu’ils ont vu ou le dernier roman qu’ils ont lu ou encore – que sais-je, au fond ? – le dernier concert auquel ils ont assisté dans quelque lieu épars.

en quelque lieu.

Louise tient son chien en laisse de la main gauche, un verre de Prosecco et une cigarette américaine dans la main droite. Elle prend part à la conversation en cherchant son équilibre. Tantôt à gauche, tantôt à droite,

elle tangue. Parvient difficilement à maîtriser son chien lorsqu’un autre (chien) passe à sa portée. Pour éviter que la rencontre ne tourne à la confrontation sanglante que les spectateurs alentour redoutent, elle doit tirer sur la laisse, de toutes ses forces, tandis que son animal résiste et bande tous ses muscles dans le but assumé de happer sa proie.

Dans le même temps – ce qui peut, j’en conviens, paraître incroyable au commun des mortels – Louise rêve d’heures lointaines. Elle s’est écartée du groupe et contemple maintenant le va-et-vient des embarcations vaporetti sur le Grand Canal. La circulation est dense à cette heure où se heurte aux façades décrépites l’impatience stridente des klaxons.

se heurte aux façades l’impatience stridente des klaxons.

Le chien de Louise veille tandis que la ville s’éloigne, dissimulant les traits de son visage dans un manteau de brouillard.

La nuit tombe.

On devine les contours d’un puits au centre de l’image. A l’arrière-plan, sur la droite, deux silhouettes dont on ignore si elles se rapprochent ou s’éloignent, esquissent un mouvement.

Rien de plus n’aura lieu maintenant. Il est temps de mettre un terme au récit.

A Venise, un lambeau parfois suffit à décrire le monde.

-o-

2 – Silhouette exotique

Il est entré, frêle silhouette enserrée dans un long manteau sombre et coiffée

manteau sombre, coiffé

d’une casquette taillée dans un motif écossais. Il s’est approché du bar et d’un signe de tête a commandé un verre de vin blanc que la serveuse lui a préparé dans l’instant. Il esquisse furtivement les gestes simples d’un habitué.

Depuis qu’il a pris sa retraite et qu’il a retrouvé les rues de son enfance, il s’arrête ici tous les soirs. Il retrouve au comptoir ses amis d’autrefois. Ceux qui n’ont jamais quitté le quartier et auprès de qui il recueille une foule d’anecdotes sur la une vie qu’il n’a pas connue.

sur une vie qu’il n’a pas vécue.

Il éprouve de la nostalgie à l’égard de ce temps qui lui a été comme volé et. Ce sentiment l’enveloppe dans un halo de douceur. On dirait que rien ne peut l’atteindre. Le battement d’aile d’un pigeon suffit à l’émouvoir.

Il a mené la vie simple d’un caissier de banque occupé toute la journée, derrière son guichet, à servir des clients affairés. Il a connu la cohue des grandes villes, le tintamarre irrité des klaxons, les semaines sans repos, les dimanches inusables, les allées du jardin public, la compagnie doucereuse des cygnes et les enfants piaillant dans les jupes des mères.

Il lui arrive de conter à ses amis, quand ils reviennent à sa mémoire, quelque souvenir de ce passé voué au seul labeur. Tout en l’écoutant avec l’avidité des oisillons, ils le dévisagent. Leur incrédulité se lit dans leurs regards perdus.

Il se retrouve alors dans la position de ces explorateurs qui, de retour d’une île inconnue, attirent sans peine l’attention de leur entourage voisinage par l’exotisme de leur conversation.

-o-

Ces textes ont été publiés une première fois dans L’Epervier Incassable I les 17 et 25 février 2016.

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