Sur la Kolyma

« La Kolyma n’est pas seulement une région, une planète, un trou noir. C’est aussi un texte, lieu de métamorphose du réel en langage », écrit Luba Jurgenson dans sa préface aux Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov (éditions Verdier).

La question que pose (et se pose) Chalamov au moment où il entreprend la longue suite dees Récits de la Kolyma est : dans quelle langue raconter les camps ?

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Le camp – l’univers concentrationnaire en tant qu’entreprise de déshumanisation et d’extermination – pose la question de la langue. Quelle langue pour dire ? Mais aussi quelle langue pour résister à la langue qui révise (la langue des révisionnistes, ceux pour qui les camps n’auraient pas existé ou seraient une affabulation).

Face à cette langue de la révision qui tant à faire des camps une fiction, opposer une langue du réel. Le réel contre la fiction en somme. Mais toute la difficulté réside dans l’impossibilité de dire le réel du camp. La langue bute.

Chez Chalamov, il y a l’idée que la langue ne peut pas dire le réel du camp. Que celui qui veut dire se heurte à une impossibilité. Comment faire avec cette impossibilité ? C’est la question : comment dire ?

« Si je privilégiais la vérité, ma langue serait pauvre, indigente », redoute Chalamov pour qui le récit est « condamné à être faux ». Pour qui, encore, « l’enrichissement de la langue, c’est l’appauvrissement de l’aspect factuel, véridique du récit ».

La voie qui permet de surmonter cette impossibilité pourtant existe. C’est celle du témoignage. Luba Jurgenson distingue « deux strates essentielles » dans le témoignage : Retour ligne automatique
1) le réel (sombre, lacunaire et par nature inaccessible). Il n’est saisissable que par fragments et à partir de mots-objets (ceux avec lesquels le camp est non pas décrit mais vécu). Mots-objets ou mots ustensiles qui sont non pas des représentations mais des prélèvements de réel.

2) la saisie métaphorique ou photographique se heurte au risque de l’inauthentique (?)

Pour Luba Jurgenson les Récits de la Kolyma renouvellent le genre « documentaire » qui était déjà très répandu dans la littérature russe.

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Les récits de Chalamov ont ceci d’original qu’ils « intègrent à la notion d’événement celle de l’impossibilité de les dire ». C’est un apport essentiel car s’il est convenu qu’il n’est pas possible de dire, il est tout de même possible de dire cette impossibilité.

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[De l’objet vers le signe]Retour ligne automatique
Tout l’enjeu de l’écriture consiste d’aller, à partir du mot-objet, vers le mot-signe. De tirer le mot-objet vers le mot-signe en tant qu’il donne sens à ce qui est dit, en tant qu’il fait sens. Il s’agit, autrement dit, de partir de la langue de l’expérience (le témoignage) pour aller vers celle de l’écriture littéraire.

Les Récits de la Kolyma peuvent être lus comme une tentative de refondation de la littérature à partir de la réalité des camps. L’impossibilité de dire a été surmontée par le fait que la langue, en disant cette impossibilité, est parvenue à se l’approprier, à en faire son objet.

Une langue qui tente, par tous les moyens, de se saisir de l’impossibilité de dire, de faire de cette impossibilité son objet, est une langue poétique. Car c’est l’objet de la poésie de dire/saisir ce qui échappe au langage : l’indicible.

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Source : Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma, traduction de Luba Jurgenson, éditions Verdier.

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