Visages de Proust (1)

Visages de Proust (1)A la recherche du temps perdu (édition Pléiade dirigée par Jean-Yves Tadié)

[Citation] – « Longtemps je me suis couché de bonne heure ».

Puisque, en [Extension], il sera question de la dernière phrase du Temps retrouvé, celle qui clôt l’œuvre, commencer par la toute première était tentant.

Commençons donc par ce commencement dont on sait par les archéologues du texte qu’il fut laborieux.

Au commencement était… la phrase. La petite phrase.

Pour trouver ses premiers mots, Proust a tâtonné. On lit, dans les esquisses, plusieurs tentatives d’énonciation du thème du coucher et du désordre spatio-temporel que le pressentiment de la nuit provoque. « J’étais couché depuis une heure environ. Le jour n’avait pas encore tracé dans la chambre… » ; « Depuis longtemps je ne dormais plus que le jour et cette nuit-là… » ; « Il faisait nuit noire dans ma chambre. C’était l’heure où celui qui s’éveille… » ; « Autrefois j’avais connu comme tout le monde la douceur de m’éveiller au milieu de la nuit… » ; « Jusque vers l’âge de vingt ans, je dormis la nuit » ; « Jusqu’à l’âge de vingt ans je dormais la nuit avec de courts réveils » ; « Au temps de cette matinée dont je veux fixer je ne sais pourquoi le souvenir, j’étais déjà malade, je restais levé toute la nuit, me couchais le matin et dormais le jour » etc.

« Je lisais quelques pages d’un Traité d’archéologie monumentale »

Sur la première version dactylographiée, « Pendant les derniers mois que je passais dans la banlieue de Paris avant d’aller vivre à l’étranger, le médecin me fit mener une vie de repos » est biffé. « Le soir je me couchais… » est encore biffé et remplacé par « Longtemps je me suis couché de bonne heure » qui sera biffé à son tour dans la deuxième dactylographie au profit de « Pendant bien des années, le soir, quand je venais de me coucher, je lisais quelques pages d’un Traité d’archéologie monumentale qui était à côté de mon lit ; puis… » biffé pour rétablir la version qui deviendra définitive à l’impression. « Longtemps je me… »

Cette phrase, depuis que je l’ai lue pour la première fois dans le volume que je m’étais procuré en édition Folio, n’a de cesse de me frapper par sa simplicité. Je me la récite en silence. Je la dis à haute voix. Longtemps. Je la répète. Elle est parfaite d’équilibre. Longtemps je me suis couché de bonne heure ne se discute pas, se goûte plutôt comme un gâteau fondant, un fruit délicat. Son effet de volupté se prolonge indéfiniment dans l’espace et le temps.

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[Mot] – Le premier que j’ai noté dans mon carnet de lecteur dédié à la Recherche, est motilité. Proust l’utilise à plusieurs reprises dans Du côté de chez Swann, et notamment dès les premières pages de Combray. Le mot apparaît dans un passage où il est question de théâtre, art pour lequel Proust éprouva une certaine fascination. Le jeune collégien s’enquiert auprès de ses camarades de qui, à leurs yeux, serait le plus grand acteur du moment.Louis-Arsène Delaunay fut sociétaire de la Comédie-Française de 1850 à 1887. Il interpréta les rôles de jeune premier du répertoire classique.

Portrait de Louis-Arsène Delaunay, (1826-1903), (acteur). Photographie de Franck (François Gobinet de Villechole, dit). Carte de visite (recto). Tirage sur papier albuminé. 1870-1890. Paris, musée Carnavalet.

Voici : « Plus tard, quand je fus au collège, chaque fois que pendant les classes je correspondais, aussitôt que le professeur avait la tête tournée, avec un nouvel ami, ma première question était toujours pour lui demander s’il était déjà allé au théâtre et s’il trouvait que le plus grand acteur était bien Got, le second Delaunay, etc. Et si, à son avis, Febvre ne venait qu’après Thiron, ou Delaunay qu’après Coquelin, la soudaine motilité que Coquelin, perdant la rigidité de la pierre, contractait dans mon esprit pour y passer au deuxième rang, et l’agilité miraculeuse, la féconde animation dont se voyait doué Delaunay pour reculer au quatrième, rendait la sensation du fleurissement et de la vie à mon cerveau assoupli et fertilisé ».

La motilité, c’est le mouvement ou plus précisément la faculté de se mouvoir. En physiologie, on parle de motilité d’un organe ou d’un système pour désigner sa mobilité. Dans la phrase de Proust, la motilité dont Coquelin fait preuve pour se glisser au deuxième rang du classement est tout le contraire de la rigidité qui le maintenait à sa place jusque-là pierreuse pour ne pas dire médiocre. Il faut la croire plus féconde que l’agilité qui voit Delaunay, lui, céder du terrain pour se retrouver au quatrième rang. Enfin, il serait étonnant, connaissant l’usage que fait Proust des mots qu’il choisit, pressant leur sens de manière à en obtenir, comme un nectar, la toute puissance évocatrice, que cette motilité ne fût pas pour quelque chose dans l’assouplissement du cerveau du narrateur, puisque motilité s’emploie spécifiquement à propos des organes.

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[Réminiscence] – Je ne pouvais m’endormir seul, au second étage de la maison. L’horloge, au clocher du village, scandait les heures avec la précision d’un métronome. Entre les volets, dans la chambre remplie de silence, chaque coup de cloche résonnait. Puis les coups retentissaient à nouveau, deux minutes plus tard. Dans la langue de mon pays, nous appelons cela lo repic et en fin d’après-midi, à la deuxième sonnerie de six heures, la même scène immanquablement se reproduisait dans la cuisine : tiens, on sonne les vêpres. Mais non, c’est le repic de six heures, et chaque fois je riais. La nuit, je comptais les secondes, cent vingt exactement, entre la première sonnerie et son repic. Retour ligne automatique
Le temps, me disais-je, avance en tournant sur lui-même. C’est une spirale. Il vous encercle et ce faisant, vous emprisonne, comme certains lieux vous attachent, vers lesquels vous revenez un jour, sans trop savoir pourquoi, peut-être instinctivement, à la recherche d’objets que l’habitude a rendus transparents. Retour ligne automatique
Mais ils demeurent, ces objets, toujours posés au même endroit, fixes, fixés. Il suffit de les déranger, pour les dépoussiérer ou simplement les aligner sur une table afin d’en mieux détailler les contours à la lueur d’une lampe à pétrole, pour qu’ils dévoilent leur sens. Pour que, sortis de leur néant, ils témoignent. Retour ligne automatique
Il arrive même qu’un objet parle par la trace qu’il a laissée, sur un meuble ou sur un mur. Il dit alors une absence, comme une plaie.

(Extrait de Le temps d’un jardin, éditions Le Temps qu’il Fait)

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[Nom] – Le domaine de Tansonville, propriété de Charles Swann à Combray, est mentionné pour la première fois au chapitre II de Combray.

Le narrateur raconte une balade « du côté de Méséglise » au cours de laquelle les promeneurs longent la clôture du domaine dont la bâtisse se laisse deviner au fond d’une « allée bordée de capucines ». On apprend que les parents du narrateur ont décidé de ne plus se rendre à Tansonville depuis le mariage de Charles Swann qu’ils désapprouvent en raison de la réputation d’Odette de Crécy.

« La réalité existe au sein d’un espace-temps qui ne s’écoule pas »

Dans la Recherche, le domaine de Tansonville, cette « demeure un peu trop campagne » du Temps retrouvé, est essentiellement associé à Gilberte Swann. C’est dans les jardins de Tansonville que le narrateur aperçoit Gilberte pour la première fois.

La demeure de Tansonville à Illiers-Combray

Il existe, dans les environs d’Illiers-Combray, un château de Tansonville dont Marcel Proust s’est probablement inspiré pour le Tansonville de la Recherche. Mais pour les besoins du roman (ou est-ce la nature même de la fiction que de distordre le réel), l’écrivain n’a que faire que la géographie des lieux. Pour créer Combray, il redessine une carte d’Illiers et de ses environs. Le Tansonville authentique est situé au sud de la commune au contraire du Tansonville littéraire placé à l’est, du côté de Méréglise devenu Méséglise dans le roman. La demeure de Tansonville à Illiers-Combray

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[Extension] – Interrogé par le site Usbek & Rica sur la notion complexe d’écoulement du temps au regard des théories de la relativité d’Einstein, le physicien Thibault Damour explique : « La réalité existe au sein d’un espace-temps qui ne s’écoule pas. Une bonne façon que j’ai d’expliquer ça, c’est la dernière phrase du Temps retrouvé de Proust, qui représente les hommes comme des géants plongés dans les années ».

Cette phrase, la voici : « Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes, – entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps ».

Thibault Damour commente : « L’essence de Proust consiste à dire que l’idée habituelle de temps qui passe (c’est le temps perdu) est une illusion. Ce que sentait Proust intuitivement et ce que Einstein suggère, c’est que la vraie réalité est hors du temps. Il faut imaginer comme des paquets de cartes les uns sur les autres. Les cartes sont comme des photographies du passé, du présent et du futur, qui coexistent. Il n’y a pas quelque chose qui s’écoule ».

S’il n’y a pas d’écoulement du temps, il n’y a donc pas de temps perdu. Et si d’aventure nous nous lançons à sa recherche, c’est quelque chose qui n’existe pas que nous recherchons.

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[Coda] – « Le pianiste ayant terminé le morceau de Liszt et ayant commencé un prélude de Chopin, Mme de Cambremer lança à Mme de Franquetot un sourire attendri de satisfaction compétente et d’allusion au passé. Elle avait appris dans sa jeunesse à caresser les phrases, au long col sinueux et démesuré, de Chopin, si libres, si flexibles, si tactiles, qui commencent à chercher et essayer leur place en dehors et bien loin de la direction de leur départ, bien loin du point où on avait pu espérer qu’attendrait leur attouchement, et qui ne se jouent dans cet écart de fantaisie que pour revenir plus délibérément – d’un retour plus prémédité, avec plus de précision, comme sur un cristal qui résonnerait jusqu’à faire crier – vous frapper au cœur ».

(Du côté de chez Swann, Combray, chapitre II)

Frédéric Chopin, prélude en fa dièse majeur op. 28 numéro 13 par Grigory Sokolov.

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Sources : A la recherche du temps perdu, édition Bibliothèque de la Pléiade dirigée par Jean-Yves Tadié ; Esquisses et notes de l’édition dirigée par Jean-Yves Tadié pour la Bibliothèque de la Pléiade.

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