Ecrire, vierge

Pont de Lagrasse – décembre 2019

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J’écrivais un poème qui commençait ainsi : dans la nature humide où dorment les ormeaux. Un poème hors mots, hors les murs que forment les mots et qui se dressent comme un obstacle, barrent la route au sens. Un poème en tant que mise à l’épreuve. Dans la nature où dorment les ormeaux et le tout déserté. Quelque chose de ressemblant à cela mais que je conserve, inachevé, dans un dossier de mon ordinateur où dorment des fragments en attente. Hors d’eau. Certains depuis une pour ainsi dire éternité. 

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Denis Roche s’entretenant avec Gilles Delavaud à propos de sa pratique de la photographie : « Pour moi, la photographie, depuis au moins une dizaine d’années, a joué tout à fait le rôle d’un journal intime (…) C’est une manière d’enregistrer les gens que je croise et les lieux que je fréquente, c’est tout, et de dater les uns et les autres ». Enregistrer. Dater. Comme on tient registre en tabellion appliqué de la vie. Tâche que je pourrais assigner à cette tentative de journal.

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Je n’ai rien encore écrit aujourd’hui sinon épuisé quelques feuilles de mon carnet couvertes au crayon à mine d’une écriture frôlant l’impatience. J’y recense le prix des mots, les cris (je souligne), les oripeaux, les salves, les drapeaux, la pantomime, une vierge au caducée (ce pourrait être le titre d’un tableau mais je ne sache pas qu’il existe une telle représentation dans l’histoire de l’art à moins que…), une main dévastée. 

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A moins que. Il existe au musée des Beaux-arts de Reims un tableau anonyme du XVIIIe siècle représentant une vierge dont l’occultiste Oswald Wirth a donné en 1909 une interprétation alchimique. La vierge bleue située au centre du tableau n’arbore pas un caducée mais le personnage vêtu de rouge au second plan et que l’on dit être un adepte dispose de cet attribut d’Hermès qui passait pour guérir les morsures de serpents. L’inscription grecque au bas du tableau signifie : « Vierge, j’ai enfanté un enfant n’ayant pas de parents ». 

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La nature du poème est de se dérober à sa nature propre. Dit autrement : c’est la nature du poème de se dérober à lui-même. De vivre à son insu. Le poème s’ingénie à ne pas être. Dans ses linéaments, il ne cherche qu’à fuir hors de son propre labyrinthe qui constitue une menace pour le lecteur inattentif. Un poème comme un serpent qui étoufferait son lecteur. Mais pour celui qui écrit ou (pour le dire plus justement) essaie d’écrire, au sens où Montaigne essayait, un poème ne se compose pas. Au contraire, il se décompose. Se dé/fait.  En quoi consiste le « mécrire » de Denis Roche, une invitation au « désécrire ». Il disait, Denis Roche : « J’écris des poèmes à mon insu ». 

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Surtout ne pas savoir. Ecrire sans savoir, vierge de tout enfantement. 

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J’ai travaillé ce dimanche soir en écoutant la Suite pour orgue opus 5 de Maurice Duruflé qui se compose de trois mouvements : prélude, sicilienne et toccata. C’est une musique méditative et crépusculaire. La voici interprétée ici par Vincent Dubois sur l’orgue de la cathédrale de Reims. 

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