Réapprendre la ville

bruissement du vent dans un arbre – Perpignan, 25 mars 2020

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Marchant, ce matin, dans un rayon d’un kilomètre autour de mon lieu de résidence, comme prescrit par l’autorité, « déplacements brefs, dans la limite d’une heure quotidienne et dans un rayon maximal d’un kilomètre autour du domicile », je me dis après cela, il faudra réapprendre la ville.

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Ce geste, si naturel et anodin, si déconcertant à force de banalité qu’il en passait inaperçu aux yeux de nos désirs, accompli machinalement, voici qu’il redevient l’indispensable, le vital, rendant au corps sa motilité, le moyen de se déployer, d’occuper l’espace par sa mise en mouvement,

Respirer,

Et nous voici, quelques-uns, plutôt le matin mais ce pourrait être à tout autre moment de la journée, dans les rues absentes, nous croisant à distance, craintifs et soupçonneux, changeant de trottoir, fuyant l’autre comme nous le ferions d’un virus menaçant, invisible,

Nous écartant de l’inconnu,

Passant outre,

Je me dis voici un monde privé de sens en même temps que de ses passants, devenus danger potentiel, marqués au rouge

Quand tout cela, me dis-je encore, sera terminé, les déambulations erratiques de visages masqués, nous devrons réapprendre à marcher dans la ville.

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Le bruissement du vent dans un arbre. Je teste égoïstement mes facultés olfactives à l’approche d’un mimosa. Si je portais un masque volé sans vergogne à quelque soignant, je ne sentirais rien. Quel dommage.

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De retour au bercail, me voici avec Proust transporté dans le cabinet de repos de l’oncle Adolphe, lequel, « quand les fenêtres ouvertes laissaient entrer la chaleur, sinon les rayons du soleil qui atteignaient rarement jusque-là, dégageait inépuisablement cette odeur obscure et fraîche, à la fois forestière et Ancien Régime, qui fait rêver longuement les narines, quand on pénètre dans certains pavillons de chasse abandonnés ».

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Plus tôt dans la matinée, avant l’heure du lever, je pensais à Rimbaud et Denis Roche qui – comment ne l’avais-je vu avant ? – porte le nom du hameau, près de Charleville, où les Cuif possédaient une ferme détruite pendant la Grande Guerre. Roche où Rimbaud a composé Une saison en enfer.

Rimbaud/Roche : la poésie abandonnée de l’un / la poésie inadmissible de l’autre

Ce qu’il faut (dé)laisser, abandonner à la terre

Ce à quoi il faut tourner le dos, passant à autre chose,

Mais pour quoi au juste ? Le négoce ? Les trafics ? L’Amérique ? La photographie ? Le rêve des narines ? Les femmes ?

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Pratiquer l’évitement, l’esquive, combattre l’ennemi en se dérobant – quel curieux paradoxe,

signe du temps.

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Qu’est-ce qui demeurera en nous d’intact pour recommencer ?

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Peut-être, une voix céleste

gambe, bourdon, flûte, nazard, doublette, piccolo

Comme une entaille, méditative et sobre

Le Banquet Céleste d’Olivier Messiaen, interprété ici par Daniel Ficcari à l’orgue de la Cathédrale Saint-Jean de New York.

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