Le crépuscule des fleurs

Disnovation.org / Le pirate Cinema 2012-2014. Installation, vidéos en temps réel et en réseau (capture d’écran – transcription en noir et blanc)

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Qui, ce personnage assis dont on ne devine que trois doigts d’une main tenant un livre ? Lire, donc. Et relire comme qui chercherait à ruiner le temps. Retrouver la moulure de vieilles portes. La feuille d’acanthe. La tresse ourlée. Ses entrelacs. Relire n’est pas une perte de temps mais du temps retrouvé.

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Pourquoi ? Cet auteur et ce texte en particulier, pourquoi ? Je ne saurais dire. Sinon que, lorsqu’il m’arrive de fermer les yeux et de laisser advenir quelque image floue, aléatoire, de ma jeunesse, laquelle s’écoula au clair du temps dans la maison de famille du village de mon enfance, je revois la couverture jaunie et légèrement écornée du volume sur laquelle se détachaient en lettres épaisses et grasses, un titre énigmatique au-dessus duquel était inscrit : son nom.

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Ce volume, c’est Du côté de chez Swann, le premier des sept tomes que compte A la recherche du temps perdu de Marcel Proust, l’œuvre que ses lecteurs les plus assidus, les plus fidèles, les plus exigeants, nomment, comme pour se donner entre eux un signe de reconnaissance, La recherche. J’entends une pointe d’affection dans ce diminutif, ainsi qu’il nous arrive d’en attribuer aux êtres pour lesquels nous ressentons un attachement familier.

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Une famille. Je crois que les lecteurs de La recherche, pour la plupart à leur insu, forment une famille. Je me souviens d’un film documentaire qui, consacré aux lecteurs de La recherche, mettait en scène des personnes comme vous et moi, anonymes, lambda, tel garçon boucher, tel chauffeur de taxi, toutes rassemblées autour de leur passion (irraisonnée ?) pour ce texte qui à leurs yeux rayonne bien au-delà des horizons de la littérature universelle car il illumine en tout premier lieu, avant même d’éclairer le monde, leur for intérieur. Je tiens de mon expérience personnelle que tout lecteur pénétrant dans La recherche comme on s’enfonce au plus loin dans les ténèbres d’une caverne, jamais ne sera abandonné au sort triste du délaissé tant l’accompagnera toujours la petite lumière infinie qui l’habite.

J’ai la prétention d’être de ces lecteurs-là, attentif, fasciné, qui ne conçoit pas un horizon du temps sans un passage obligé par tel ou tel moment du texte. Tout se passe alors comme lorsque nous rendons visite à un ami avec qui, même si nous ne nous sommes vus depuis longtemps, il semble que la conversation n’ait jamais cessé, qu’elle reprenne là où elle avait été non interrompue mais seulement suspendue.

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En ce temps de confinement, temps de sidération où chacun tente prioritairement de s’adapter à l’incertitude dans laquelle nous plonge la menace de la pandémie, en ce temps, donc, en l’état impensable, m’est apparue la nécessité toute personnelle de revisiter La recherche comme on revient dans une maison de famille pour retrouver les atmosphères de chaque pièce, couleurs des tapisseries, odeurs de cuisines, de bouquets de fleurs, bruissement du vent sous les portes, crissement des gonds quand s’ouvre la porte en fer forgée du côté qu’enfant je désignais comme celui de devant, par opposition à celui de derrière, imitant en cela les côtés de Méséglise et de Guermantes chers au narrateur.

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Le désir de relire, cette fois, s’accompagnera de la rédaction d’un journal, ou plutôt un bric-à-brac de notations, sensations, sentiments, impressions, collages, réminiscences, reprenant en cela une tentative déjà ancienne mais toujours bien vivante, de suivre Marcel Proust au pied de la lettre, le lire pour ce qu’il dit, mot à mot, car c’est d’abord ainsi que, je crois, l’on s’attache à ce texte, qu’on en mesure la richesse, qu’on le conquiert. C’est ainsi que je l’abordai la première fois, résolu à surmonter la réputation fausse qui lui est toujours faite de texte difficile, alors qu’il suffit de se laisser pénétrer par son rythme pour être emporté dans les délices de ses mélodies. C’est cette lecture-là que je voudrais partager dans le journal qui lui sera dédié sous le titre Les petites madeleines. Je l’entends, ce journal de lecture, composé d’étonnements, de ravissements, de questions et de ce plaisir incommensurable que procure la phrase de Proust à qui sait s’y abandonner comme on donne la main à une main amie pour qu’elle vous conduise au paradis des fleuves impassibles.

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Tel, ce moment où il est question des feuilles de tilleul que le narrateur, enfant, plonge dans l’eau bouillante pour préparer la tisane réclamée par tante Léonie. Nous sommes à Combray, au tout début du roman.

« … Et chaque caractère nouveau n’y étant que la métamorphose d’un caractère ancien, dans de petites boules grises je reconnaissais les boutons verts qui ne sont pas venus à terme ; mais surtout l’éclat rose, lunaire et doux qui faisait se détacher les fleurs dans la forêt fragile des tiges où elles étaient suspendues comme de petites roses d’or – signe, comme la lueur qui révèle encore sur une muraille la place d’une fresque effacée, de la différence entre les parties de l’arbre qui avaient été « en couleur » et celles qui ne l’avaient pas été – me montrait que ces pétales étaient bien ceux qui avant de fleurir le sac de pharmacie avaient embaumé les soirs de printemps. Cette flamme rose de cierge, c’était leur couleur encore, mais à demi éteinte et assoupie dans cette vie diminuée qu’était la leur maintenant et qui est comme le crépuscule des fleurs ».

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Le collectif Disnovation.org a été fondé à Paris en 2012. « Travaillant autour de la désobéissance technologique, il produit, avec The Pirate Cinema, une visualisation immersive des transferts de données. Les interceptant en temps réel, l’installation exhibe ainsi des bribes des produits de consommation visuelle les plus populaires ».

L’installation The Pirate Cinema est présentée dans le cadre de l’exposition Le supermarché des images au musée du Jeu de Paume à Paris, fermé jusqu’à nouvel ordre pour les raisons que l’on sait.

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