Famous Blue Raincoat

Linéaments – Cathédrale de Rodez (musée Fenaille) – décembre 2019

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J’assiste à l’effacement lent de l’édifice dont le temps a entrepris la démolition patiente et méthodique. Je ne manque jamais de m’arrêter devant, quand je m’autorise une promenade pour calmer ma douleur. Je compte les feuilles du lierre et je note sur un carnet les progrès de la plante qui prend le dessus. Rien n’arrêtera ce processus. Je n’ai pas la force de me munir d’une serpe et de tuer cette herbe folle, sauvage, indifférente. La nature, ici, reprend possession du territoire d’où l’homme un jour l’avait chassée. Ce n’est, après tout, que justice. Je me dis que c’est la loi. Qu’y puis-je ? Je n’ai qu’à retourner à mon silence, me terrer en lui, m’abstraire de ce monde où je suis comme un étranger. Tous les jardins sont envahis de broussailles et les chemins endoloris. Je perdrai là jusqu’à ma trace.

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Famous Blue Raincoat est une chanson de Leonard Cohen. Elle est la sixième piste de son troisième album, Songs of Love and Hate, produit en 1971. C’est une lettre adressée par l’auteur à un ami dont nous ne connaîtrons jamais le nom. Peu importe sans doute. Il est quatre heures du matin à New York par une nuit d’hiver, il y a de la musique sur Clinton Street, il fait froid dans le Lower East Side, et celui qui écrit se demande si son ami va mieux. Cet ami a l’air d’être un voyageur, quelqu’un qui a décidé de partir sur les routes, se construire un ailleurs, une petite maison tout au fond du désert ou quelque chose comme ça, mais prend-on jamais un nouveau départ dans la vie ? L’histoire se déroule, banale en somme, une mèche de cheveux entre les mains d’une femme, un imperméable déchiré à l’épaule, et cet ami qui traverse la chanson comme un souvenir ou l’ombre d’un souvenir et que l’auteur remercie de l’avoir croisé, d’avoir changé quelque chose dans sa vie, peut-être lui avoir offert la possibilité d’un nouveau départ mais

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soudain, de la manière la plus inattendue, comme une fulgurance, deux vers fendent le texte  : You’re living for nothing now / I hope you’re keeping some kind of record ce qui pourrait vouloir dire à peu près Tu vis pour rien maintenant / J’espère que tu gardes quelques souvenirs (ou une trace, un enregistrement). Ils sont, ces deux vers, la brèche du poétique dans le récit. Une énigme venue se cacher dans les plis d’un manteau bleu.  

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Peut-on vivre longtemps pour rien au fond du désert ?

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Un livre maintenant. Qui se lirait comme on écoute en boucle une chanson langoureuse et triste, dont les mots se glisseraient sous la peau, là où frémissent les sentiments au contact subreptice des corps qui se frôlent, s’évitent, se rejoignent dans la valse lente des jours qui passent. Un livre dont il ne serait pas nécessaire, pour en faire partager le bonheur de lecture, d’en raconter l’histoire, pas banale (existe-t-il des histoires banales ?) mais singulière, juste ce qu’il faut de singularité en elle pour la tenir tout contre soi et, de cette manière humble, complice, la faire sienne, dormir avec, en retenir les ombres sur les murs gris d’une ville sans nom.

Par les routes de Sylvain Prudhomme est un livre baigné d’une écriture qui a décidé de prendre son temps et s’emploie, sans rien laisser paraître des efforts que cela demande, à lever le voile des apparences pour aller voir derrière ce qui se passe, écouter les cœurs battre, les respirations hésitantes, les mots d’amour simples que l’on murmure dans le mouvement. Un livre harmonieux dans le sens musical du terme et qui réussit à dire « l’impermanence des choses en ce bas monde » et partant, leur fragilité. 

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« J’ai écouté cent fois, mille fois peut-être la chanson Famous Blue Raincoat de Leonard Cohen, sa chanson la plus triste, la plus belle, en forme de lettre écrite au milieu de la nuit, fin décembre, à un ancien ami. Il est 4 heures du matin à new York, la ville dort alentour et Cohen demande à l’ancien ami des nouvelles. Veut savoir s’il va bien. Il lui dit qu’il repense à la nuit où Jane et lui ont failli partir ensemble. Il l’appelle son bourreau, son frère. Il lui dit qu’il lui pardonne. Il le remercie pour ce que lui et Jane ont vécu. Et il lui fait cette déclaration dont je ne pense pas que beaucoup de poèmes l’égalent en beauté, en justesse, en conscience de l’impermanence des choses ce bas monde : Je suis heureux que tu te sois trouvé sur ma route. »

Sylvain Prudhomme, Par les routes, L’arbalète Gallimard

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Voici la chanson Famous Blue Raincoat enregistrée ici en public à l’O2 Arena de Dublin en septembre 2013 (extrait de l’album Live in Dublin). 

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