Aubes navrantes

Aubes – Fenouillèdes – août 2019

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Me donner aux mots qui ravinent. Tendre une main. Sentir entre mes doigts couler les lettres. Boire à l’écume des conjonctions, bercé par un clapotis de syllabes.

Propositions incestueuses, un torrent de relatives adossées à la principale, majestueuse et lente, innervée de blessures :

Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise

si ce n’était déjà Rimbaud par un brouillard d’après-midi tiède et vert

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Il était là, au premier jour. Je bus adolescent à sa gourde de colocase. Je venais de traverser, mains nues, un pays que les cartes nommaient Baudelaire, son irrésistible nuit

Noire, humide, funeste et pleine de frissons

Je me savais dormir au bord de marécages et froisser de mes pieds des crapauds imprévus.

Je n’en suis jamais revenu.

Les pores de ma peau vivent de sécheresse.

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L’Autre, adolescent à Charleville, avait vu des archipels sidéraux et des cieux délirants. Je le crus sur parole. C’était écrit. Avais-je un autre choix ? Les aubes sont navrantes et le soleil amer [1].

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En 2017, l’historienne Sophie Wahnich, directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la Révolution française, faisait paraître aux éditions Klincksieck un ouvrage intitulé La Révolution française n’est pas un mythe. Dès les premières pages, elle y dresse un constat : « La Révolution française a été folklorisée, instrumentalisée, désactivée comme point d’appui d’une pensée politique et scientifique exigeante ».

Alors, morte la Révolution française ? En l’étudiant à l’aune des enjeux du contemporain, Sophie Wahnich démontre tout le contraire. La Révolution française n’a, selon elle, jamais cessé de nourrir le débat politique et philosophique.

Ce fut le cas dans les années 60-70 marquées notamment par la controverse entre Sartre et Lévi-Strauss. Dans les années 80-90, on se souvient des polémiques cinglantes qui marquèrent les célébrations du Bicentenaire. Du « génocide franco-français » de Pierre Chaunu et Ronald Sécher, de la Révolution « fratricide » de Jacques André.

Les débats furent âpres entre partisans et détracteurs de François Furet, figure majeure de l’historiographie révolutionnaire de cette période. Les historiens communistes eux-mêmes prirent toute leur part à ces débats, tenant bon sur leur vision progressiste et émancipatrice de la révolution.

Tous ces apports constituent un héritage que Sophie Wahnich a entrepris de relire et d’interroger dans une démarche critique qui cherche à réactualiser les enjeux de l’étude du fait révolutionnaire et, partant, de réactiver l’idée même de révolution. Il s’agit, écrit Sophie Whanich, de « faire tourner cet héritage à l’avantage, d’une part de notre préoccupation renouvelée pour les révolutions et leurs enjeux d’émancipation, d’autre part (…) trouver les armes face à la répétition de ce qui nous fait horreur dans nos démocraties défaillantes au point précis où elles défaillent ».

Relire la Révolution, donc, en la sortant du « mythe », au profit d’une révolution « bien réelle » dont il s’agit de faire l’histoire « pour notre aujourd’hui ».

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Et au même moment… – Dans le texte d’une intervention prononcée le 30 janvier dernier à New York lors de la Nuit des idées sur le thème « Etre vivant », la philosophe Barbara Stiegler, auteure chez Gallimard de l’essai Il faut s’adapter (sur un nouvel impératif politique), prenant acte de l’effondrement en cours du néolibéralisme, écrit : « … Certains s’interrogent. Cet effondrement ne risque-t-il pas de signer la fin de nos États démocratiques ? Tant qu’il n’y a pas de programme alternatif clair nous donnant un autre cap, un autre programme ou un autre plan crédible, ne vaut-il pas mieux, en attendant, se soumettre à l’ordre en place plutôt que de prendre le risque d’accélérer sa chute et de contribuer au chaos ? D’autres, dont je fais partie, plaident une voie radicalement inverse. Ce processus d’effondrement nous donne au contraire le devoir et l’opportunité historique de réinventer à la racine nos démocraties en repensant entièrement nos propres manières de vivre, ici et maintenant. Et c’est précisément le sens des mobilisations sociales en cours ».

Le texte complet de cette intervention est publié sur AOC Média.

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Luigi Nono (1924-1990), né et mort à Venise, compose en 1950 sa Polifonica-Monodica-Ritmica pour six instruments et percussions. Deux ans plus tard, il adhère au parti communiste italien.

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