Quand les mouettes traversent la ville

Confinement – 19 mars 2020 – Perpignan

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C’est l’histoire d’un recommencement

Qu’est-ce qui était devenu si irrespirable, si peu lisible dans les yeux des passants, pour les âmes sensibles, les regards sombres des terres hautes

Les merveilles poussent toujours parmi les friches

Mona Lisa se prépare en silence pour un long voyage

Elle franchira les frontières quand les mouettes traversent la ville

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« Faïvel m’a fait asseoir dans sa petite cuisine éclairée au néon où, sur une petite table recouverte comme il se doit d’une nappe cirée, étaient posés quelques papiers, quelques livres et un journal en yiddish déplié. Je crois que Philippe/Faïvel, qui devait alors avoir dans les 95 ans, était probablement l’un des derniers lecteurs parisiens d’un journal yiddish. Je ne parle pas des jeunes gens assez nombreux qui aujourd’hui lisent et parlent le yiddish au terme d’études tout à fait académiques et sérieuses. Non ! Je parle de ceux pour qui le yiddish était la langue maternelle, la langue naturelle du cœur et de l’actualité, ceux qui se sont progressivement éteints dans le courant des années 1990. Ceux dont j’ai autrefois entendu l’accent comme une évidence : chez mes grands-mères, au café le Thermomètre, aujourd’hui disparu, place de la République, sur les bancs du jardin public devant la mairie du IIIe, dans les films merveilleux du cinéaste Emmanuel Finkiel. Survivants d’un monde révolu selon l’expression consacrée, et pourtant figures familières de mon enfance dont la langue, l’accent me permettaient de mesurer (…) le miracle qu’était ma propre intégration au génie français. Comme si dans la langue, et c’est probablement vrai pour n’importe quelle population immigrée, se réfugiaient tous les indices de trajectoires familiales heurtées, de l’exil à l’assimilation ; comme si dans la langue, avec ou sans accent, se blottissaient aussi toutes les peurs, les hontes et les nostalgies ».

Exprimer les figures familières d’une enfance. Dire des trajectoires heurtées. Les migrations. L’exil. La peur. Les nostalgies. Voilà ce que peut une langue maternelle, « langue naturelle du cœur » mais aussi de l’actualité, d’un présent qui vous enveloppe, menaçant, et auquel vous tenterez d’échapper quand vous aurez compris qu’il vous mène à la mort.

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En reconstituant fil à fil les trajectoires heurtées des locataires du 209 rue Saint-Maur, un immeuble du Xe arrondissement de Paris, Ruth Zylberman tisse des liens invisibles entre les générations en même temps qu’elle s’interroge sur le sens des traces du passé. Dans son livre-enquête, les couloirs, escaliers, appartements le plus souvent réduits à une pièce unique gardent mémoire des familles qui les ont habités, les murs, les portes, conservent la trace des mains qui les ont touchés. Ruth Zylberman en relève chaque empreinte, recueille l’écho lointain de paroles envolées, donnant ainsi à entendre des voix qui se sont tues.-o-

Voix enfouies qu’une langue relève et réitère. C’est peut-être ainsi que les mots se font langue. Jusque dans les déformations d’une prononciation incertaine et poétique.

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Une langue d’interstices, de mémoires trouées et de visages flous. Une langue où dominent le bleu, le vert et le vertige des destinées languides. Voix de « là-bas où notre siècle saigne » (Aragon).

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Retour à Big Pink. 1967. Cinq musiciens formant nouvellement groupe sous le nom de The Band se rassemblent autour d’un qui s’est éloigné d’un monde devenu irrespirable. Après avoir cassé les vieux murs, il cherche à redessiner son centre. Ils ont déjà joué ensemble. Eux se faisaient encore appeler The Hawks. Lui a failli perdre son nom. Le 17 mai 1966 au Free Trade Hall de Manchester, il se fait traiter de Judas. Deux mois plus tard, l’ange chute.

Rimbaud avait renoncé. Déposé les armes de papier. Pas lui. Puisque la mort l’a frôlé, il va renaître. Les mots, la musique relèvent. Réitèrent. Le savions-nous ?-o-

Retour à Big Pink. Il suffit de peu. Trois accords, la-ré-mi, quelques mots, des bricoles

(Odds and Ends)

il s’agit de recoller, rapiécer, rapetasser,

et tandis que les mouettes traversent la ville, reconstruire à partir de bribes, comme qui accommode les restes d’un repas refroidi, deux trois bouts de ficelles

laissées là,

poussières à partir de quoi il faut maintenant

se réinventer puisque

« le temps perdu ne se retrouve pas »…

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Bob Dylan et The Band se terrent en 1967 dans les caves de Big Pink, la villa qu’ils ont louée près de Woodstock, pour enregistrer des titres où country, folk et rock s’entremêlent. Un album pirate de ces sessions – The Great White Wonder – circule deux ans plus tard. En 1975, Columbia se décide enfin à presser The Basement Tapes, un double album devenu mythique dans la discographie dylanienne et dans lequel figure le titre You ain’t goin’ nowhere qui dit avec quelle énergie Dylan, après son accident de moto, cherche à nouveau sa route.

Le 19 novembre 2012, Bob Dylan reprend cette chanson devant le public du Wells Fargo Center de Philadelphie lors d’une énième étape de son Never Ending Tour.

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