Trois instants

couchant – mars 2019

Une disparition

Il n’avait pas d’autre choix, pour rejoindre son domicile, que de marcher au milieu d’inconnus, parmi des hordes de piétons. Personne ne pouvait soupçonner quelle pensée le traversait. Il n’était personne au milieu de tout le monde. Il aurait pu en concevoir un vertige. Cela pourtant lui convenait. Retour ligne automatique
Partir ? Voilà une éventualité qui ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Où ? Et pour quoi faire ? Sa vie ici se déroulait sans le moindre incident excepté, maintenant, cette disparition venue brutalement changer le cours des choses et dont il ne pouvait encore mesurer les conséquences sur sa propre existence. Le fait que sa pensée puisse être tout occupée par le visage de son ami était à lui seul une alerte sur ce qui risquait désormais d’advenir.

(…)

Avant cet événement imprévisible, il fréquentait les cafés avec avidité. Il s’y rendait le matin à l’heure du croissant, à midi pour le déjeuner, le soir au moment de l’apéritif que les employés sortant de leur travail partagent entre collègues. Il recueillait de grandes quantités de paroles, saisissait à la volée des bribes de conversations, notait des attitudes. Tout était minutieusement consigné dans un carnet. Il s’obligeait à noter le détail qui rendait chaque geste unique. Sa collection n’aurait pas souffert le moindre manquement à cette règle. Elle devait être la marque de la singularité. Retour ligne automatique
Mais depuis que son ami avait disparu, il n’accordait plus la même attention à son environnement. Il n’avait plus la même foi en cette entomologie du quotidien. Il se sentait las. Abattu. Incapable d’imaginer à quoi ressemblait une absence. Quels contours elle était susceptible de dessiner. Il ne voyait pas plus loin que le dos des gens qui l’entouraient et auxquels il n’accordait plus aucune importance. C’était comme si le monde lui échappait laissant derrière lui de vastes étendues de vacuité et de vide.

Le mot à la porte

Un mot se présente à la porte. Il n’a pas de nom. Il frappe. Je regarde par l’œilleton. Je ne le reconnais pas. Je ne sais pas qui il est. Je cherche dans mon dictionnaire au moyen des reconnaissances faciales. C’est un mot malin. Il a fui les listes alphabétiques. Il ne s’appelle pas. Je n’ouvre pas à un inconnu de passage. Je fais comme si je n’étais pas là. Il frappe à nouveau. Je ne bouge pas. J’espère qu’il va renoncer. Il frappe encore. Se lasser ? Il s’obstine. Je reste coi derrière ma porte. Il finira bien par partir. Trois coups retentissent. Je campe sur ma position. Il insiste. Que dois-je faire ? Silence. Plus rien ne se passe. Je n’ose plus regarder à travers l’œilleton. Est-il toujours là ? On frappe encore. Un coup sec de heurtoir qui trahit une impatience nerveuse. Le mot n’en démord pas. Il ne partira pas. Je transpire. Le coup se fait plus violent. Mes mains tremblent. Va-t-il casser la porte ? Je n’ai pas le caractère suffisamment trempé pour appeler la police. Je fonds en larmes. Nouveau coup, d’une brutalité insoutenable. Je panique. J’accuse ce mot maudit de tous les maux de la terre. Je n’ouvre pas ma porte à quelqu’un qui ne dit pas son nom. Les gonds de la porte craquent. Je crains d’être écrasé s’il défonce l’huis. Je m’écarte.

Silence. Long silence. Silence interminable. Plus rien ne se passe. Le mot s’en est allé, me laissant seul devant ma feuille blanche. Désemparé.

Je dérange

La nuit vient de glisser lentement entre les feuilles jaunies des platanes. Je fais une halte dans un café pour converser au téléphone avec un ami. Je parle d’une voix que je veux la plus imperceptible mais je dérange un lecteur du Figaro qui me dévisage d’un œil noir par-dessus ses lunettes et les pages du journal qu’il froisse d’un mouvement nerveux de ses doigts. L’ami avec qui je parle m’apprend le décès d’une personne de nos connaissances foudroyée en moins d’un mois par une mystérieuse maladie. Nous partageons notre sidération. L’homme du Figaro a sans doute peur de la mort.

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