Tryptique (New York)

New York

11 septembre 2001

Nous ne sommes pas au cinéma. Le premier avion a cassé et puis, très vite, la dégringolade. Des ombres noires tombent comme des pierres, quelques instants de plus tiendra et puis plus rien. On ferme les yeux, imagine, on ouvre les yeux : rien ne marche. Les ténèbres sont toutes emplies de poussière, masse noire énorme engouffrant les gens.

Le ciel est en fumée. Les sirènes, les radios des voitures hurlent. C’est l’effroi. Ca va être la mort, c’est l’effroi total.

Le ciel est en fumée. Le silence a gagné la ville. Il y a un vide, un vide de fumée grise et le corps de la ville est vidé de son sang.

Il y a un vide, un vide de fumée grise, sur le toit les larmes, un visage de pierre malgré le soleil et l’histoire si lassante, si triste. Avancer et avancer dans le noir maintenant.11 septembre 2001

Ce texte est exclusivement composé de séquences prélevées dans les témoignages recueillis sur le site internet (déjà) du quotidien Libération, dans les heures qui ont suivi l’attentat contre les tours jumelles du World Trade Center. Le titre du poème est celui de l’édition de Libération du 12 septembre 2001.

NY autrement

Arrivée à l’aéroport de Newark on avait recherché chariot alourdi de bagages longs couloirs rectilignes le guichet des bus de ligne Dehors plus aucun souvenir du temps si le vent soufflait si le ciel était gris ou si brillait le soleil comme ce 11 septembre brillait le soleil Dehors perdus encore par manque d’habitude on avait recherché chariot alourdi de bagages difficile à manier le terminal des bus et puis choisir le bon

Manhattan ? Yes manaha (ils prononcent tous comme cela) avait répondu l’employé en salopette bleue un badge sa photo et son nom sous le nom de la compagnie des autobus de l’aéroport ou quelque chose approchant dont je ne me souviens plus un badge épinglé sur une salopette bleue

Dans le bus et maintenant attendre le départ plus aucun souvenir du rythme des navettes attendre sans savoir le départ quand partira bien ne rien faire ni dire sinon attendre

Dans le bus le départ maintenant plus de souvenir tangible du décor sinon vaguement des banlieues routes bordées d’herbes hautes mais dans le lointain refermant l’horizon comme un trait tiré sur lui pas un trait rectiligne mais se découpant en formes géométriques dans le ciel les gratte-ciel de Manhattan et dans ce qui doit être southern cherché à les localiser et enfin deviné les twins

la prochaine fois ce sera autrement

Une petite brûlure infinie

La vraie douleur qui maintient en éveil les choses / c’est une petite brûlure infinie / dans les yeux innocents des autres systèmes.Retour ligne automatique
Federico Garcia Lorca

I

New York

ville gothique

lance ses flèches en plein ciel

et déploie ses cathédrales de verre

où frappe un soleil aveugle

Ici

montent et descendent

toutes les nuances

d’une apparition verticale

II

Je sais

les souffrances

les manques

les douleurs

les déchirures

le temps meurtri

le temps blessé

heurté

les sirènes éventreuses de nuit

infinie volupté des songes

Que respirer

qui ne soit pas l’attente d’une prière

Les rues de New York

se poursuivent

sans jamais s’atteindre

elles en finissent avec l’idée de rien

et se rencontrent

dans une célébration

qui s’apparente au vacarme de l’abondance

III

Quelques mots à lire

au balcon d’un cent troisième étage

Ici

la ville s’étire de tout son long

dans les bras de l’Hudson

avec amour

Une ville

une île

IV

Un précipité de couleur indéfinissable

New York

entre ciel mutilé

et

ailleurs

eau en attente d’une tragédie

V

Et cette verte impression de naufrage qui dure

Au carrefour

enfin

de tous les mondes nus

inventés

ou délivrés

à chaque tremblement

Ce qu’une terre incertaine ignore de sa propre magnitude

L’élan irrépressible

L’ombre portée comme un costume la nuit

une enveloppe

Entre le vrai départ et la fausse sortie

où est la différence

West quarante deuxième rue

d’un long couloir

au bout du soir

monte une plainte inutile

Un bus s’engouffre sous l’Hudson

laissant derrière lui

World Trade Center dans les nuages

VI

Je voudrais garder vivante

l’odeur de chaque pas dans le cœur de la ville

et la chaleur de l’étreinte

féroce

Je voudrais garder la forme de son corps inépuisable

ancrée aux mots de chaque nuit

où je reverrais Manhattan

mon cœur ouvert sur la trente quatrième rue

croisant le fer avec les dieux d’un azur qui nous est compté

Je voudrais ne jamais perdre le sens de la ville

où vivre est insomnie

épisode à venir

d’un livre en vain

Ce poème écrit en 1990 après un premier voyage à New York a été publié dans la revue poétique Friches.

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